Point d'intérêt WEB

DIANE DETALLE


La Célébration de la lavande



Le  Pré des poiriers

Effectuer des recherches sur le texte intégral de nos livres :


TENDRE BAISER

 

CHAPITRE PREMIER

Tendre Baiser croyait qu’il portait un nom de parfum et que le prénom des hommes était un adjectif. Depuis quelque temps il vivait seul à Paris dans son hôtel du parc Monceau et passait pour un original.
On disait que ce garçon de vingt ans avait un penchant particulier pour les statues des jardins publics sur le marbre desquelles on le surprenait parfois, effaré et sanglotant. Et l’on assurait que, s’il allait encore les chercher à la sortie des maisons de couture de la rue du Faubourg Saint-Honoré, il ne gardait jamais longtemps près de lui ces longues jeunes femmes minces et fragiles qui irritent tant, aujourd’hui, les divines du cinéma.
Dans ses moments de crise, en effet, Tendre Baiser abandonnait à la première occasion le plus séduisant des mannequins pour sauter sur la plus volumineuse créature à jupon qui passait à sa portée.
Les médecins parlaient alors d’envoûtement à l’européenne. De possession danubienne. De névrose blanche. Les parfums se soufraient, prenaient un on ne sait quoi de poussière et un relent de corne brûlée. Il est vrai que dans son enfance ce jeune homme avait été frôlé par trois pierres tombées d’un clocher d’église. Ce qui, ne l’ayant pas tué, l’avait toutefois rendu bizarre. En tout état de cause Tendre Baiser n’était vraiment attiré que par les femmes montgolfières et ne se sentait vivre, détestant la campagne, que les pieds sur des trottoirs ou l’épaule appuyée contre les immeubles des villes.
Esprit simple et tranquille au demeurant, ce jeune homme de bonne famille semblait cultiver, avec ses passions fulgurantes pour les très grosses, la nostalgie de ce qu’il appelait ses années de pierre.
Ainsi, il aimait caresser les arches des ponts et les piliers d’église. Il avait un sentiment pour l’Arc de Triomphe de l’Etoile, et un autre pour la Rotonde du parc Monceau qu’il voyait de ses fenêtres. Qui plus est, lorsqu’il perdait la notion des choses et celle des proportions, ne sachant plus qui il était ni comment il s’appelait, ne pouvant plus se regarder et pensant sa mort prochaine, Tendre Baiser implorait le ciel de le laisser finir en gargouille d’église plutôt que de le réduire à un horrible tas d’os et de cendres dans le caveau de ses ancêtres.

Tendre Baiser aimait aussi, en fin de matinée, flâner dans les rues de son quartier, et marcher yeux baissés, pour rêver et parler à ses souliers.
Chez lui, ces minutes de méditation et de paix correspondaient à des instants d’émoi juvénile et d’intimités matinales qui l’avaient envahi et tant troublé autrefois, lorsqu’il habitait près des bords du Danube, et que la Vienne d’après-guerre, meurtrie par l’Anschluss et cassée par les bombardements des uns et des autres, l’enchantait encore.
En ces lendemains d’épouvante, installé dans les bagages de son père, qui s’attachait alors à nourrir les troupes françaises d’occupation en Autriche, c’est dans une Vienne de légendes et de secrets, où l’on transportait encore les cadavres de la nuit dans des brouettes, qu’il avait appris à s’intéresser aux statues colossales et aux femmes fantastiques qui avaient tendance à leur ressembler.
Mais Tendre Baiser s’en souvenait-il ?

Tout avait commencé une fin d’après-midi de ces années-là sous le porche de l’église Maria Hilf.
La Maria Hilf, la Marie du Secours, la Marie du Salut, est cette église où, jadis, Gérard de Nerval, pendant son voyage en Orient, était venu pleurer sur des amours introuvables avec une pianiste d’opéra. Tendre Baiser habitait à deux pas.
Tout s’était déclenché lorsqu’un morceau du clocher de l’église s’était détaché et fracassé aux pieds de ce garçon d’une douzaine d’années. Et au moment où, dans le tremblement, la cascade de gravats et de terreur, dans le vacarme de tramways rouillés et de vêpres carillonnées, un éclat de pierre, un morceau de diablotin sculpté, grand comme le pouce, ébréché et brûlant, lui avait effleuré le crâne.
C’était l’heure incertaine à laquelle, après d’interminables promenades, l’adolescent, nez en l’air et esprit vagabond, rentrait chez lui fourbu et affamé pour se perdre encore dans des contes fantastiques et des littératures ambulatoires. Entre vêpres et complies il se prenait d’amour pour les poètes et draguait leurs ahurissantes égéries. Il était leur amant. Il était leur ami. La vie lui était douce et facile. Elle était faite pour lui.

Dans le soir qui monte, il s’applique à marcher exactement dans ce qu’il croit être la trace des pas laissée par Gérard de Nerval qu’il taquine.
Il se moque du malheureux désenchanté tout empêtré d’amours funestes, cruelles et grassouillettes. Il houspille presque le pauvre Labrunie, déjà à moitié fou, si mal embarqué dans son voyage en Orient, et qui se passionne toujours pour les inaccessibles et les chimères. Ne serait-ce, cet hiver-là, que pour l’adorable et si jolie Marie Pleyel, la Pandora, la tant aimée.
Toutes ces images cassées chahutent le garçon. Et la bionda e grassota de l’opéra de Vienne n’est plus bientôt pour lui qu’une grande joufflue un peu simplette, transpirante et minaudante, trop éprise évidemment de rigueur teutonne et de chansons à boire pour s’abandonner longtemps au rêveur malhabile qui veut qu’on l’appelle Nerval.
Le jeune homme marche les yeux fermés, souriant à l’ombre de l’église qui envahit la ville. Il imagine la pianiste et son Parisien qui s’engueulent. La Pandora trépigne. Elle se débat pour s’échapper des bras de Nerval, l’amant tordu, le Français maladroit, le poète ravagé qui la harcèle tant et qu’elle ne comprend pas. Elle saute de côté et se dégage enfin des assiduités du pauvre métèque, des poèmes et des brassées de glaïeuls dont il la couvre. Du Nerval qu’elle commence à haïr.
Soudain, entraînée par sa grosse poitrine, essoufflée, le caraco déchiré et le clavecin en bandoulière, la Pandora déboule devant l’église. Elle fuit de toutes ses forces cette aventure sentimentale et franco-viennoise sans intérêt. Puis elle bondit encore et court au loin se perdre, cavalcadante et trébuchante, entre le double rang de peupliers immenses... Fantasque jument entre les arbres fous et bruyants qui avaient été plantés là, à la va-vite, par les jardiniers de Napoléon pour donner à la Maria Hilf, à cette église des faubourgs et à son chemin défoncé, une touche impériale et un semblant de perspective hongroise.
L’immense rue grise, maintenant sans arbres et sans regrets, est toute rebâtie de commerces, de doubles fenêtres, de pentes douces et de rails de tramways. Elle n’inspire plus personne. Pourtant la triste et sinistre encanaillée de banlieue qui, des portes de l’ouest jusqu’au Ring et au Prater, change trois fois de nom et de réputation, fait toujours du garçon le plus heureux des adolescents.

Le fracas des pierres tombées si près de lui et la poussière le saisirent au point qu’il perdit connaissance. Et il se retrouva le lendemain matin, souvenir perdu et raison vacillante au fond de son lit à couettes, dans l’appartement qu’occupait alors sa famille, à cent mètres, au n° 53 de la Mariahilferstrasse.
Lorsqu’il reprit souffle, il était couché tel qu’il avait été déposé dans son lit blanc, tout nu sur le dos. Et crispé comme si ses bras, ses mains et ses jambes, continuaient de s’agripper à quelque chose d’énorme ou à un être étonnant que lui seul pouvait serrer. Un crâne de mammouth calcairisé, par exemple. Il en reste, croit-on, dans le lit de certains torrents. Ou un pilier de temple égyptien. Une casta-diva sur le retour. Une Niki de Saint-Phale invendue.
Le soleil illuminait la chambre. Le garçon ouvrit les yeux. Raide et glacé, il se sentait pourtant heureux de vivre. Une brunette de dix-huit ans, adorable sylphide en chemise de nuit, se penchait au bord de ses lèvres ainsi que savent si bien le faire les madones fondantes et duveteuses des plaines d’Europe centrale. Elles ont des soies légères entre les seins et dans le creux des reins jusqu’au-dessus de leurs fesses. Sur leur frimousse ce charme de velours est encore plus étrange.
Les cheveux dénoués de la fille, et ses seins verts, libérés par l’échancrure délacée, frôlent les joues et la poitrine du jeune homme. Lui chatouillent le visage.
— Il n’y a qu’une bosse sur votre front, dit-elle. Le médecin a dit que vous n’aviez rien de cassé. Vous êtes vivant. Et, maintenant, célèbre dans le quartier. On parle de vous dans le journal. Ils ont dit que vous passiez, hier soir en rentrant à la maison, sous le porche de la Maria Hilf, lorsque deux ou trois pierres descellées par les bombes américaines et ébranlées par les tramways sont tombées près de vous. Cela a fait du bruit et de la poussière.
« Le curé qui vous a ramassé a dit que vous auriez pu avoir le crâne fracassé. Il a trouvé dans vos cheveux un petit bout de diablotin, grand comme ça. A lui seul, c’est vrai, ce caillou aurait pu vous envoyer ad patres.

La fille se pressa plus fort contre le garçon.
— Vous êtes mon miraculé. Votre vie toujours là. Et moi sur vous, à califourchon, comme chaque matin. Le petit machin cornu qui s’est perdu dans vos cheveux a une tête grosse comme une noisette. Le nez pointu, l’œil frisé. Vous verrez la photo. Et dans son cou, derrière les oreilles, il y a son nom : Tendre Baiser. Un nom qui ne vous irait pas trop mal, quand je vous donne maintenant ce baiser. A moins, pense le curé, que ce ne soit le nom du sculpteur de la bestiole. Une bestiole bien cruelle pour vous avoir mis dans cet état.
« Vous avez dû avoir une sacrée frousse car vous vous êtes évanoui. Nous aussi nous avons tremblé, quand nous vous avons vu arriver, allongé sur une civière, tout noir, rigide et tout sali, votre livre de poésies sur le ventre. Je ne parle même pas de vos parents que nous avons pu joindre par téléphone.
« Avec ma mère, nous vous avons déshabillé. Et fait une grande toilette. Vous êtes intact. Juré. Nous vous avons mis sous un édredon. Cette nuit, vous l’avez envoyé promener. Je suis venue deux fois vous regarder.
« Blottissez-vous dans mes bras, que je vous réveille. Que je vous donne de nouveaux baisers car vous paraissez bien absent. Ne me reconnaissez-vous pas ? Ne m’aimez-vous donc plus, mon joli Crampus ?
— Je ne suis pas Crampus, dit tout à coup le garçon. Crampus est un crétin aux basques de Saint-Nicolas. Vous devriez le savoir, vous qui semblez si savante depuis que vous avez lu le journal.
« Vous me faites peur. Votre peau chaude, si douce. Vous palpitez. Alors que je me sens ankylosé et glacé. Etranger à ce monde. Le diablotin s’appelle Tendre Baiser, avez-vous dit. Et il est tombé d’un clocher. La belle affaire. Ne savez-vous pas qu’il y a au sommet de la Maria Hilf dix groupes sculptés de personnages extravagants avec des gargouilles, des femmes hippopotames et cent autres divagations de saint Antoine. Ne savez-vous pas que Tendre Baiser est l’un de ces personnages. Le plus petit. Je l’ai vu l’autre jour lorsque je suis monté, avec le curé, dans le clocher. En tout cas, je ne suis pas Crampus. Tendre Baiser à la rigueur. Pour vous faire plaisir.
— Tendre Baiser, oui cher petit ! Et moi, je suis Mitzy, dit la jeune fille. Votre Mitzy. Voici un autre baiser. Et celui-ci, plus tendre encore.
« Allez désengourdissez-vous, et cessez de faire l’étonné malade, le temps nous est compté. Je viens vous dire bonjour, comme chaque matin, et reprendre nos agaceries et nos tendresses d’avant le saut du lit. Mais dépêchez-vous d’en profiter, on doit bientôt me marier, l’auriez-vous oublié ? Je vous l’ai dit la semaine dernière. Quand je m’occuperai de mon mari et de mes enfants, vous aurez beau pleurer, il sera trop tard. Je ne serai plus à vous. Car je n’aurai pas d’amant. Au moins au début.
Et comme Tendre Baiser ne bougeait pas, la jolie Mitzy recommença de l’embrasser et de le caresser. Au moment pourtant où, se réchauffant un peu, le garçon allait enfin refermer les bras sur la jeune femme, quelqu’un frappa à la porte de la chambre. L’élan tomba, le jeu cessa, la nymphe sauta du lit et fila se cacher dans la salle de bains. La bonne entra avec le plateau du petit déjeuner.

C’était une femme sans âge, grasse et vive. Aussi haute que large. D’un geste, elle aplatit les bras et les jambes de Tendre Baiser qu’elle recouvrit avec l’édredon, et mit un peu d’ordre.
Lorsqu’elle se baissa pour ramasser une chaussette, Tendre Baiser vit qu’elle ne portait pas de sous-vêtement et que ses bas de coton gris tenaient à ses énormes cuisses par des jarretières serrées sous les genoux. Eberlué, il frissonna, tel un arbre secoué dans l’orage. Il oublia la jeune fille brune qui venait de s’éclipser. Et subjugué, le coeur affolé, au bord de l’extase, il comprit qu’il était en train de tomber amoureux de la grosse employée de maison.
— Dépêchez-vous. Le petit déjeuner refroidit. Si ma fille vous ennuie, je lui dirai de vous ficher la paix. Je connais votre manège. Vous êtes tous les deux trop grands maintenant pour ces jeux d’enfants. Et elle va se fiancer.
— Oui, oui, dit Tendre Baiser, vous avez raison, qu’elle me fiche la paix ! Qu’elle aille au diable ! Je n’ai jamais aimé ce genre de fille mince et fragile. Ces sauterelles. Ces crevettes. Je n’aime que les femmes énormes comme des prières publiques, comme des pardons, des processions. Je n’aime que les madones épanouies dans le marbre des sculpteurs de génie, débordantes de granite, de chair céleste, astrales, universelles et sur lesquelles je peux venir me blottir. Les jeunes filles poussées en graine m’ennuient à mourir.
Une heure plus tard, lorsqu’il fut prêt, sur les conseils du médecin, Tendre Baiser qui semblait avoir retrouvé sa tête accepta d’aller en ville se faire masser la colonne vertébrale et dénouer les contractures.
Avant de partir, il fit un détour par la cuisine, se débrouilla pour embrasser sur le front la grosse domestique et toucher son énorme poitrine. Elle sourit, et le traita d’effronté. Il vola un autre baiser, posa la tête contre sa joue, et osa murmurer : « Je t’aime vraiment, vous savez. » Puis, bondissant dans l’entrée, il sauta, en s’y agrippant avec frénésie, au cou du chauffeur de la maison dont il serra les hanches entre ses jambes croisées.
— Porte-moi, dit-il, Tu vois bien que je traîne la patte et que je n’ai pas le coeur à marcher. Tu es costaud, ça ira.
Collant alors son ventre contre l’autre ventre, et refusant l’ascenseur, il se fit descendre, ainsi suspendu, les cinq étages de l’immeuble, par le grand escalier de pierre. A l’entresol, il glissa même un pied dans la culotte de peau du Tyrolien, et traversa ainsi la rue jusqu’à la voiture, sans souci du ridicule, telle une bique équarrie, cousue sur l’épaule de son berger.
Alors, se souvenant que, lorsqu’il avait cinq ou six ans, son père le prenait parfois sur ses genoux et faisait semblant de le laisser conduire, Tendre Baiser insista pour que le chauffeur le garde calé entre ses jambes, tandis qu’il tiendrait le volant. Au deuxième feu rouge il sentit, sous ses fesses, une étrange raideur. Mais comme le chauffeur ne bronchait pas et semblait attentif à cette conduite en duo, Tendre Baiser, attendri et amusé, tout fier de sa façon de circuler en ville, laissa filer son équipage. Sans commentaire, ils arrivèrent ainsi près de la Hofburg, au centre de Vienne.

La salle des massages était installée dans les sous-sols d’un des palaces proches de l’Opéra. Tendre Baiser, qui adorait ce genre d’établissement, était ravi qu’on lui eût offert, pour sa remise en forme, une des plus célèbres salles de Vienne, et de voir dix personnes se mettre à sa disposition. Il raffolait de ces ambiances rococo et internationales, tièdes et lumineuses en ces lendemains de guerre, faites de gens calmes, de femmes souriantes et parfumées, prêtes, pensait-il, à s’offrir pour un sourire.
A côté de la réception, un éphèbe blond l’invita à le suivre. Ils traversèrent des enfilades pastel de galeries baroques et de salons surchargés d’extravagances jusqu’à un ascenseur hydraulique et doré qui les emporta, silencieux et souriants, vers une piscine de rocaille.
Après s’être déshabillé dans une cabine, Tendre Baiser s’étendit à plat ventre sur la table de massage, et remarqua que le garçon qui allait s’occuper de lui n’avait qu’une blouse sur la peau.
En contre-jour il s’amusa à suivre le découpage des jambes, et découvrit qu’il n’était pas insensible au charme des croupes plates. Mais sa tête était lourde. Se laissant malaxer le dos, la nuque et les mollets, il faillit s’assoupir. Ce n’est que par courtoisie qu’il lutta pour rester éveillé, s’efforçant de reconsidérer sous un angle moins vulgaire cet être habile qui le massait et qu’il aurait pu confondre, étant si jeune encore et peu informé des énigmes du bas-ventre, avec ces paysannes androgynes que l’on découvre parfois du côté d’Innsbruck et de Badgastein, perdues dans le troupeau des vastes et plantureuses Tyroliennes.
Ses attirances sexuelles, en tout état de cause, lui semblaient encore assez floues, et les entrejambes moins différenciés qu’on ne le croit communément lorsqu’on est adulte. Chez l’autre, d’une façon générale, Tendre Baiser aimait ce qui auréolait les corps, ou les dissimulait pour mieux les mettre en valeur. Les turbans. Les capes. Les perruques. Les cuirasses articulées. Le trouble qui se dégageait. La distinction aussi, et l’intelligence. Certains effluves et quelques gestes précis. Une démarche, une façon de poser le pied ou d’offrir sa main. Le reste n’étant pour lui que des éléments accessoires qu’il associait à l’allure de certains officiers du chiffre qui, des quatre coins du monde, venaient chez ses parents et l’initiaient, dans les sous-sols d’entrepôts désaffectés, au maniement des armes de poing. Des amis de son père. Des amants de sa mère.
Mais comme son expérience des jeunes gens se bornait à quelques comparaisons faites au collège dans la pénombre de dortoirs peu propices, Tendre Baiser, troublé par les manipulations et incapable de se contrôler, ne savait comment cacher des exigences qui lui venaient pour la première fois sur une table de massage.
A la fin de la séance, Tendre Baiser, dans un superbe état d’excitation, contenait mal son exubérance. Pensant séduire plus efficacement, il se mit sur le dos. Mais, quand il fut le ventre en l’air, le masseur avait disparu. Et Tendre Baiser se retrouva, comme le matin même, plus démuni que jamais, sur ses fringales d’apprenti courtiseur.

A la place du jeune homme, une infirmière grasse et blonde, d’une quarantaine d’années, les nattes en colimaçon sur les oreilles, le regardait en souriant. Elle non plus ne devait pas être très vêtue sous sa blouse courte et tendue. Elle plaqua les coudes et les jambes de Tendre Baiser sur la table où il était allongé et lui mit une serviette sur le ventre.
— Ne craignez rien, laissez-vous aller. Je connais les jeunes gens. Et je vois que les femmes bien en chair ne vous déplaisent pas. N’est-ce pas, cher garçon ? Ce sera un secret entre nous. Simplement, ne me touchez pas. Si l’on nous surprenait, nous pourrions avoir des ennuis. Du reste, vous êtes encore un enfant. Quel âge avez-vous ? Douze, treize ans... Contentez-vous de me regarder. Vous semblez si tendre, et pourtant, si curieux de savoir. On croirait qu’il y a deux êtres en vous. Cela arrive parfois.
Et tandis que la grosse femme aux aguets dans ses sabots de travail, promenait ses doigts épais sur ses seins, ses cuisses qu’elle écartait un peu, et son ventre qu’elle tendait en avant, Tendre Baiser sentit que la tête lui tournait. A nouveau follement épris d’une énorme personne, il était certain d’être enfin l’ami intime des anges potelés descendus sur terre.
Alors, oubliant une fois de plus ses envies de conquêtes élancées, les sylphides et les éphèbes filiformes qui le laissaient inassouvi, saisi par de nouveaux chahuts dans le crâne, Tendre Baiser perdit connaissance pour la seconde fois en moins de vingt-quatre heures. Lorsqu’il ouvrit les yeux la plantureuse blonde lui tapotait les joues.
— Ce n’est rien que l’émotion de l’amour, dit-elle. Mais quelle ardeur ! Vous êtes un beau garnement, un vrai Gauner, un joyeux filou plein de force, comme vous dites, les Français.
— Je vous aime, dit Tendre Baiser. Vous êtes si belle. Je reviens demain. Le médecin m’a donné quinze séances de massage. Vous serez là, n’est-ce pas ?
— En attendant, dit-elle, allez vous baigner. Cela vous fera du bien. L’eau de la piscine est tiède. Il n’y a personne à cette heure-ci. Et puisque vous avez été sage, je vous regarderai par un vasistas près du toit. Vous nagerez pour moi. Nous nous reverrons demain, je vous le promets.
Dans l’eau de la rocaille, Tendre Baiser, débandant à peine, barbotait comme un triton. Il tournait en rond et regardait les lucarnes au-dessus de lui.
Cette gymnastique entretenait son vertige et il se demandait comment, malgré son agilité et sa taille, il pourrait un jour conquérir l’intimité, quand l’occasion se présenterait, de ces femmes barriques, de ces boules grasses et compactes, aux volumes si denses, entiers et hermétiques. Jamais, pensait-il, son sexe ne serait assez fort pour affronter et surmonter tant d’obstacles, dans quelque position qu’il imaginât de se présenter.
Au bout d’un quart d’heure, n’ayant vu personne le regarder, Tendre Baiser sortit de l’eau et se rhabilla, un peu déçu et fatigué.
Dans le hall de l’hôtel, il aperçut le chauffeur qui l’attendait près de la cabine des grooms. A côté, sa brunette du matin bavardait avec une amie. Tendre Baiser, exaspéré de se sentir ainsi cornaqué et presque ficelé, eut la présence d’esprit de faire demi-tour avant d’être vu. Il sortit par une porte de service, sauta dans un taxi et se fit reconduire chez lui, Mariahilferstrasse.

Au comble de l’anxiété et de l’excitation, il grimpa aussi vite qu’il put les cinq étages. Et se précipita vers le salon, guidé par le bruit de l’aspirateur. A l’autre bout de la pièce, vers les doubles fenêtres entrouvertes, lui tournant le dos, la mère de Mitzy finissait le ménage.
Tendre Baiser avança, d’abord sur la pointe des pieds, puis à quatre pattes, jusqu’aux jarretières grises. Et il admira, souffle court et bouche bée, la masse blanche et plissée de cette femme qu’il avait découverte le matin même, et qu’il redécouvrait avec une plus grande ardeur encore. Lorsqu’il fut proche à la toucher, l’aspirateur s’arrêta et la grosse personne ne bougea plus. Ayant aperçu dans une vitrine la silhouette de Tendre Baiser elle s’était figée dans la position qu’elle avait en travaillant, les jambes écartées et légèrement fléchies.
Tendre Baiser, extasié découvrait un monde inconnu. Il pensa à la Marie Pleyel de Gérard de Nerval, la bionda e grassota. A la Vénus de Lespugue. A la Maria Hilf, cette énorme vierge de pierres branlantes, cette église à sortilèges, dans laquelle il avait soudain envie d’aller prier, les bras arrondis autour des piliers.
Il pensa à des pyramides qu’il aurait aimer escalader pour s’y réfugier et s’y blottir. Et à ces femmes aux chairs abondantes, splendides et savoureuses, si pleines de promesses, de dangers, de charmes et de foutre, dont il avait lu les vies édifiantes dans des littératures primitives et que, des Afriques aux Amériques, des hommes aussi troublés que lui modelaient, pétrissaient et gavaient pour les garder à l’enclos. Rendaient doubles et triples, merveilleusement énormes, à force de féculents, de graisses et de sucreries, depuis la nuit des temps.

Regardant ses petits bras et ses jambes maigres, il crut qu’il était ensorcelé.
— Douce Frau Pilz, dit-il, merci de rester sans bouger, de me permettre de vous contempler. Merci de vous rendre complice, de rester muette, de comprendre et d’accepter mes regards et mes appétits. D’accepter et de comprendre que je vous frôle presque des lèvres et du nez. Merci d’accepter que je vous caresse des yeux avec une violence inouïe. Que je m’enivre de votre parfum. Car je n’ai pas encore assez de force ni de dispositions, je le sais, pour vous soulever et vous mettre en extase.
« Du reste, je ne connais pas les mots de l’amour, ni ceux de la volupté. Et je sais encore moins ce qu’il faut faire. Mais je sens que je marche, grâce à vous, sur le chemin du bonheur. Et puis, j’ai un aveu à vous faire. Je suis déjà jaloux. Je viens de m’en rendre compte. Je suis revenu en courant voir ce que vous faisiez. Je n’en pouvais plus. Car, même si je viens de vous tromper avec une femme aussi belle que vous, vous avez ma préférence, et c’est vous que j’aime.
« Hélas ! je vais partir. Je le sais. D’entre vos jambes, d’abord, et bientôt de l’appartement. J’ai accepté de vous quitter, vous, Vienne et l’Europe même, pour grandir et me fortifier ailleurs. Pour vous mériter. Et ne pas, non plus, vous créer d’ennuis.
« Je vais aller en pension. Je ferai plaisir à mes parents. Je vais voyager. Je vais faire le tour du monde, votre charme et vos rondeurs dans la tête. A la recherche de vos semblables, pour me familiariser et m’élever jusqu’à vous. Je porterai un cilice. Chaque blessure me parlera de votre corps. Ainsi, je ne risquerai pas de vous oublier ou de vous perdre.
« Lorsque les temps seront venus, lorsqu’on restaurera l’église Maria Hilf, sous laquelle j’ai failli mourir, hier soir, assommé, et au sommet de laquelle, je le sens confusément, je dois un jour, retrouver ma place, je reviendrai. Je reviendrai pour vous seule. Pour vous prendre. Vous aimer, cette fois sans contrainte, et vous installer avec moi au sommet de son campanile. Car vous êtes de cette race de femmes hippopotames et de sainte tentation qui sont ma famille et ma maison. Ce sera notre secret. Car il faut être liés par des secrets. J’ai appris cela tout à l’heure de la bouche de votre rivale.
« Douce Frau Pilz ! s’écria Tendre Baiser, suffoquant d’ardeur sous les masses de chairs et s’évanouissant presque de son plaisir frustré. Oh, femme de légende et d’obsession ! dit-il encore, s’imaginant aux pieds d’une princesse fraîche sortie des contes des frères Grimm, attendez-moi, je reviendrai !

Peu de temps après cette fin de matinée mémorable, en effet, Tendre Baiser quitta Vienne en pleurant et fit ce qu’il avait dit.
Après quelques trimestres passés en pension, on vit alors ce jeune homme traîner sa singularité au bras de longues jeunes femmes minces et fragiles, qu’il martyrisait, sans vraiment le vouloir, ou désarçonnait, en leur racontant des histoires qu’elles ne comprenaient pas. Des jeunes femmes qu’il abandonnait ensuite, sans mémoire, sans remords et sans prénom, tristes à se cacher de honte, de déception, d’insatisfaction et de désirs séchés, pour sauter sur la première grosse personne qu’il trouvait à portée.
Il passait pour un original trop gâté par la vie, qui se passionnait pour la sculpture, les volumes, l’espace, et l’architecture de masse. Qui aimait la beauté, l’intelligence et l’amour, mais exprimait ses sentiments avec maladresse. Et n’était peut-être pas tout à fait lui-même.
Quelques années plus tard, Tendre Baiser, blessé par une excentricité qu’il contrôlait mal, et fatigué de courir un monde qu’il apprenait aussi à mieux regarder, grâce à la télévision, revint à Paris.


CHAPITRE DEUXIEME

Tendre Baiser flânait donc un jour dans son quartier les yeux baissés, parlant à ses souliers, lorsqu’il aperçut une photographie qui glissait à côté de lui sur l’eau du caniveau.
Déchirée, grande comme la main, c’était, sur un fond noir et grisé, une publicité de livre comme on en voit dans les magazines littéraires. C’était, molle et sale, une tête de femme sans cou, une Gorgone tondue, égarée, submergée et qui allait, cigarette aux lèvres, regard plissé, cherchant et regardant qui la regardait. Elle errait seule entre les courants d’eau de Seine et tournait souvent sur elle même. Elle s’accrochait parfois au bord du trottoir, montrait qu’elle se montrait, attendait sur un tourbillon et repartait.
Tendre Baiser qui ne croyait pas au hasard, ni aux signes, accompagna pourtant, à petits pas, cette tête perdue et lui montra les dents. Sans arrière-pensée, il essaya même de cracher dessus, visant son nez, pensant imiter les premiers philosophes marcheurs, géomètres mathématiciens qui expérimentaient, au début de l’âge du bronze, la loi des séries et celle des probabilités, dans les banlieues de Ur, en Chaldée.
— Bonjour, dit-il à la photographie. J’ai visé juste, bout de chiffon mouillé. Je viens de vous donner une jolie marque d’attachement. Je suis tombé pile entre vos yeux. Vous êtes pourtant rien moche, ma pauvre.
« Mais votre laideur provocante m’amuse. Et vous ne vous rendez pas compte que le balayeur municipal qui gesticule là-bas dans ses bottes en caoutchouc aura vite fait de vous envoyer nager ailleurs, si je n’y prends garde. Vous voyez que le hasard ne fait déjà plus rien à l’affaire et que je sais me démarquer des coups de dés qui abolissent Dieu sait quoi. Ainsi que des superstitions en général. Votre survie dépend donc maintenant un peu de moi.
« Qu’ai-je à faire pourtant avec vous ? A moins que, votre visage gras, votre cou épais, vos bajoues. Attendez, que je voie mieux. Mais vous êtes une obèse qui vous dissimuliez, vieille salope ! Je m’en aperçois parfaitement. Savez-vous que ce genre de singularité ne me laisse pas indifférent, depuis qu’un soir, sous un porche d’église, j’ai failli me faire assommer par un bout de statue tombée d’un clocher ébranlé, et mourir ?
Marchant alors en plein caniveau, jambes écartées au-dessus du morceau de papier pour mieux le contempler, cette fois, et essayer de lire aussi un titre de livre presque effacé. N’écoutant plus ses souliers clapotants mais son coeur battre d’émotion, malgré le balayeur qui avançait vers lui avec de grands gestes, Tendre Baiser saisit l’image juste avant qu’elle ne disparaisse dans la bouche d’égout.
Le balayeur qui le regardait en bougonnant comme si on le détroussait cracha à son tour dans le caniveau et chercha à savoir si ce n’était pas un billet de banque perdu qu’on lui subtilisait. Tendre Baiser lui montra la photographie collée sur le dos de sa main par l’eau dégoulinante, et sourit à cet homme cupide du sourire de l’ange de la cathédrale de Reims quand il regarde ceux qui ne savent pas lire, ni vivre, ni mourir.
Il porta ensuite la feuille déchirée et fragile à ses lèvres, et souffla dessus, car il savait que c’était ainsi que Dieu avait fait le monde. Le balayeur haussa les épaules et disparut. Tendre Baiser souffla encore sur la photographie et la femme sauvée des eaux apparut dans sa gloire. Elle avait une tête de batracien.

A peine étonné d’être à ce point saisi et transporté par un visage inconnu et peu engageant, mais qui semblait lui proposer tant de marques de connivence et d’attachement, et le provoquer avec une telle indifférence, Tendre Baiser voulut, comme chaque fois en pareille occasion, pouvoir aimer cette femme immédiatement. Ainsi qu’il l’avait toujours fait avec les autres grosses qui remplissaient sa carrière, abandonnant tout le reste pour elles, séance tenante.
Ne sachant comment s’y prendre, néanmoins, son tempérament ne le prédisposant pas à courir Paris au hasard, Tendre Baiser pensa d’abord s’adresser à une agence spécialisée dans les recherches. Mais il comprit vite que s’il voulait mettre les atouts de son côté, il devait commencer par se calmer et réfléchir à la situation. Tendre Baiser décida de rentrer chez lui.
— Grecs à part, pensait-il, les pieds sortants de l’eau, et cela reste à vérifier chez les anciens dionysiaques et chez quelques stéato-callipyges, volumineux par essence, quelle peuplade au monde peut-elle se vanter de n’avoir jamais voué, un jour ou l’autre, un culte forcené aux très grosses grasses en tout genre. Aux outres de chair faites pour être encore bourrées et gavées à craquer et que l’on entretient, des générations durant, à grands frais de garde-manger en les mettant sous clé. Pour les gonfler encore, les regarder grossir, les lécher, les sucer, les adorer. Bâtir leurs temples, raconter leurs légendes, former leurs bataillons de prêtres. Je suis de ceux-là.
Remontant sur le trottoir, la photo entre les doigts, il implora alors le ciel que lui fût accordée la faveur de partager, ne serait-ce qu’un soir, la vie de ce mastodonte dont l’horrible visage l’attirait.
— A-t-elle encore ses dents ? Murmura-t-il.

Quand il se redressa, Tendre Baiser était amoureux. Et il eut une grimace pour le jeune homme qu’il avait été, et qui dans ces cas-là, perdant la tête, s’évanouissait systématiquement. Les temps avaient bien changé.
S’agrippant alors, tendrement serré à sa nouvelle toquade, comme un jeune animal à sa mère, et se voyant bientôt soudé à un corps qu’il concevait au-delà de l’extravagance, Tendre Baiser commença seulement à sourire et à se détendre.
Il avait à nouveau le sentiment de retrouver sa famille. Il semblait même déjà savourer en connaisseur l’étrangeté des couples monolithes, sculptés et polis, au Moyen Age, par des ciseaux sensibles, et qui nichent là-haut dans les clochers au-dessus des mouches depuis que les hommes savent assembler des pierres les unes sur les autres et dresser des campaniles en équilibre jusqu’au ciel.
A cette époque lointaine des fous à clochettes et à mollets de coq chargeaient ces nouvelles peuplades de tendresse et de salive. Des poètes les étayaient d’énigmes insensées et insolubles. Des moines à férules les alourdissaient encore avec mille détails encombrants pour expliquer le ciel, les astres et la divinité. La fragilité et les tendances mystiques de l’esprit. Le purgatoire et le tremblement de l’enfer dans la douceur angélique du péché. Il fallait bien apprendre à lire aux abrutis de ce monde. On prenait ce qu’on trouvait, les vitraux, les gargouilles, les tympans et les chapiteaux.
Considérant qu’il n’avait plus un instant à perdre pour préparer ce rendez-vous avec la bibendum découverte en photo flottante, Tendre Baiser, cherchant l’efficacité, choisit de limiter sa stratégie de recherche et de séduction à deux axes principaux.
Première démarche, il devait s’assurer que son intuition était la bonne. Et qu’il n’allait pas se retrouver en face d’une mystique en transe ou d’une gouine éplucheuse de lentilles. Ni être confronté à la dialectique d’une conne acariâtre, militante oubliée, mariée et mère de quatre gosses qui l’enverrait se faire foutre, lui et ses obsessions des masses vivantes. Sans parler des flics du commissariat qui lui colleraient aux trousses. Et des hystériques de passage.
Ensuite, s’il ne s’était pas trompé, si l’énorme était vraiment la bonne énorme qu’il croyait, baisable en plus, adorable et disponible, prête elle aussi, à aimer, à s’abandonner, il devrait trouver, ailleurs que chez lui, un endroit idéal pour mener à terme cette affaire de grosses fesses et de bons sentiments. En effet, l’hôtel particulier de ses parents et les domestiques qui y vivaient n’assuraient pas l’anonymat nécessaire auquel il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Son statut social ne favorisant pas non plus l’indispensable désintéressement qu’il exigeait de ses nouvelles partenaires, lorsqu’il ne savait pas à quel milieu elles appartenaient. Et c’était le cas.

Cette méthodologie à double détente étant fixée, Tendre Baiser téléphona à son libraire habituel qui se fit un plaisir de lui raconter ce qu’il savait, ou voulait laisser entendre, à propos de la photographie trouvée dans la rue.
— Je vois de qui vous parlez, dit le libraire au téléphone. Vous savez que je me suis cassé la jambe en février à Pra-loup. Le livre à la photo est sorti la semaine dernière. Le passé ne nous lâche jamais. Eh bien, sachez que, cette femme et moi, nous avons été mariés. Il y a trente ans. Notez, à l’époque, elle était encore relativement mince et sobre. Bien qu’elle fût très charpentée de naissance.
— Alors ça ! dit Tendre Baiser.
— Son bouquin n’a pas de succès. Ma jambe me tire. Je suis assis dans un fauteuil roulant. J’ai vendu deux exemplaires. Je vais rendre les trois autres. Comme beaucoup ces temps-ci, mon ex-femme a voulu raconter sa vie. Une carrière de vendeuse de livres, godillant sur un fleuve de vin rouge. C’est la mode de se raconter chez les gens qui vieillissent mal. Une crise d’identité à retardement. Et plus ils sont pitoyables, plus ils s’exhibent. Son bouquin... un curriculum vitae de quatre cents pages. Bien trop long, tout le monde en convient. Il y a dix ans, elle aurait peut-être milité chez les alcooliques anonymes. Aujourd’hui, accroupie sur la place publique, elle montre ses plaies, ouvre ses cuisses et détaille sa vie. Heureusement, on ne me reconnaît pas. Notez, dans son fatras, je n’ai eu droit qu’à trois lignes. Mais j’aurais pu perdre ma clientèle. Et puis moi aussi, j’ai changé. Même d’anciens clients sont gênés pour elle. Ils me téléphonent. Elle a perdu le sens du ridicule. Sa dignité. Pas la peine d’être fourrier de boutique et d’avoir de la lecture pour finir ainsi. J’ai mal. Bien plus que je ne vous le laisse entendre.
Il y eut un silence. Et comme Tendre Baiser ne disait rien non plus, le libraire reprit.
— Le pire est qu’elle croit avoir du talent. Elle pensait sans doute appâter le chaland avec ses commérages. Les gens aiment ça. Si, si, les gens adorent mettrent leur nez dans les affaires des autres. Ils lisent pour se détendre et éviter de penser, c’est bien connu. Ils lisent comme ils mangent. Rien que des trucs qu’ils aiment et digèrent facilement. Ils lisent pour se reconnaître et trouver plus malheureux qu’eux. Alors si, en même temps, ils peuvent glaner une idée, et mettre un visage sur un nom, pour quinze euros, on n’a pas mieux.
— Quoi, encore ?
— Je viens de vous le dire, mon ex-femme n’avait rien d’autre que sa triste vie à écrire. Elle a brodé sur son enfance, et son adolescence pendant la guerre. Elle a exhumé ses parents. Tenté d’expliquer ses origines. Ouvert son carnet d’adresses qui était, vous vous en doutez, celui de son premier employeur. De vous à moi, elle a une tête de pocharde, non ?

Tendre Baiser regardait la tête de batracien qu’il avait posée à côté du téléphone. Il écoutait à peine. Le libraire parlait toujours.
— Une tête de pocharde, une conscience en girouette et des certitudes politiques à géométrie variable. Quand nous avons divorcé elle était staliniste catholique. Faut-il être con, non ? Et comme elle est juive par sa mère vous imaginez le salmigondis dans ses neurones.
« Lorsqu’il a lu le manuscrit, son éditeur, ne sachant pas à quoi s’en tenir, lui a demandé de sucrer les huit cents premières pages. Dans ce milieu-là, on prend un minimum de précautions. Bref, entre deux cuites et trois coups de ciseaux, elle a quand même réussi à balancer quelques noms de son agenda. En principe, ça flatte les vieux amants. Cela ferme la porte aux emmerdeurs et ça ne mange pas de pain. Mais c’est nul. Le public ne s’est pas laissé avoir.
« Dites, je ne vous ennuie pas, j’espère, avec mes histoires d’amours et de tiroir-caisse ? Mon fauteuil à roulettes est du dernier cri. Onze mille cinq cents euros. Du top de gamme. Et puis, mon ex-femme maintenant se cache, je crois. Aux dernières nouvelles, elle vivrait cloîtrée. Inaccessible. Et refuse de sortir de chez elle. Dans le secret espoir, évidemment, qu’on vienne la chercher. Elle serait devenue une espèce de très grosse Belle au bois dormant. Une chose masse dans des toiles d’araignées. Une dondon sous la poussière. Qui attendrait qu’on la réveille. Une baleine sur de la paille, un ballon captif.
« Elle habite Paris, mais je ne sais pas où exactement. On ne l’a pas vue depuis plusieurs semaines. Il paraît qu’elle ne pourrait plus sortir de sa chambre sans faire casser les portes. Tellement elle s’est fait grossir.
Tellement elle se goinfre. Si vous le souhaitez, je vais me renseigner. Vous pourriez, en attendant, écrire à son éditeur. Je vous rappellerai. On vous apportera son livre demain en fin de matinée. C’est mon exemplaire, je vous l’offre. Dites, vous n’êtes pas déçu ?

Tendre Baiser n’écoutait plus. Il en savait bien assez. Dès les premiers mots, il était entré de plain-pied dans le vif de son aventure.
Une oreille au téléphone avec le libraire, une joue sur le marbre d’une commode, il admirait et détaillait, mieux qu’avec une loupe, la photographie collée à son nez et sèche maintenant qu’il avait ramassé.
Il lui baisa les yeux. Pour voir, il lui demanda pardon de cette pêche au caniveau et l’appela Moïse. Il lui demanda ce qu’elle lisait. Ce qu’elle mangeait. Buvait. Comment elle se brossait les dents. Ensuite, si elle était sensible du bout des seins. Si elle jouissait vite, souvent, et comment ? Si son clitoris était gros comme un grain de riz indica ou, étant donné le contexte de l’opulence, long et large comme un radis de dix-huit jours. Comment elle tenait un homme dans ses bras. Et s’arrangeait pour ne pas l’écraser en se retournant.
Et Tendre Baiser qui pensait que chacun faisait toujours, en ce bas monde, ce qu’il voulait, tressait en dansant et chantant autour de cette icône colline, de ce terril aménagé en parc de loisirs et en boustifailles, des couronnes de myrte et de laurier-sauce par buissons entiers. Il la peignait des couleurs de l’arc-en-ciel à grands jets de lance d’incendie, soulevée par hélicoptère. Il lui sacrifiait déjà des troupeaux de brebis, allumait des feux de forêts odoriférantes, se faisait haruspice tripoteur d’entrailles, choisissait les viscères les plus colorés, soufflait sur les fumées et portait au pinacle cet être fantastique qui, par dessus le marché, écrivait des livres et se faisait photographier. La divinité ne vivait sûrement pas sur terre que pour s’engraisser. Son besoin d’amour devait être aussi colossal que son poids. Il faillit raccrocher.
— Elle se cache, répéta le libraire. Elle ne lit même pas son courrier. Paraît-il. Aux dernières nouvelles.
— Oui, oui, dit Tendre Baiser.
Il pensait surtout que la fille devait manquer d’air. Etait malheureuse sous le poids de son insuccès en librairie et de ses quintaux. Mais qu’elle avait bien fait de grossir outre mesure pour compenser sa vanité blessée d’écrivain à la rame. Ayant choisi de s’esquinter pour la forme, elle avait réussi à montrer à ses détracteurs qu’il y avait encore de la place sous sa peau élastique. Même si, à force d’être remplie, elle ressemblait à un foudre de collection dans un chai bourguignon.
Ainsi, contrairement à ce qu’elle croyait, elle prouvait, en s’épanouissant de la sorte, qu’elle n’avait pas peur de sa laideur poussée à outrance et gonflée jusqu’au paroxysme. Et que, même si c’était loupé et qu’elle se payait, du coup, une sacrée contre-publicité, cela pouvait sans doute se rattraper.
Il sentait aussi que cette apparition flottée et fraîche repêchée, cette photo d’Ophélie ballonnée, assise et collée maintenant sur une commode, en plein Paris, déposée vivante sur une berge de marbre Louis XV, regardant l’eau du ciel glisser sur les vitres des portes-fenêtres d’un hôtel particulier du Parc Monceau, comme une vache un train, cette bergère d’Arcadie, cette démente sans camisole chimique, cette échevelée du Pays des Ours, n’était pas aussi laide et sans amour qu’elle s’efforçait de paraître. Et que, pour s’être ainsi déguisée et défigurée, elle avait dû céder à des passions plus puissantes que celles de la mode et du qu’en dira-t-on.

Tendre Baiser qui vivait d’émotion et de sensibilité mal contenues, faillit sangloter sur tant d’âneries. Mais les larmes ravalées lui firent les yeux plus brillants, les paupières plus lourdes et les cils mieux ourlés. Il souffrait que des gens s’humilient à ce point en offrant leur macération, leur détresse et leurs sanglots à la rigolade apitoyée des autres. Il n’appréciait pas que leur force créatrice soit ainsi transformée en victoire à la Pyrrhus et débouche sur une déchéance.
Dans cette histoire, heureusement, pensa-t-il, l’essentiel n’a sûrement pas été gâché. Sans doute cette femme est- elle semblable aux éléphants caparaçonnés des armées du roi d’Epire. Eux non plus n’avaient pas été préparés à mourir dans des bottes de sel au fond des marécages d’Héraclée et d’Asculum. Car déjà saisis par une stimulante histoire de conquête royale, ils avaient su rester majestueux sous la défaite et la souffrance. La preuve, leurs traces toujours visibles, nettes, droites et cristallines, en bordure de l’Adriatique. Idem pour ce monstre admirable, à Paris cette fois.
Tendre Baiser voyait encore, dans cette mascarade, un misérable et inutile défi. Une prouesse de dirigeable Zeppelin. Une conquête également de l’extravagance sur la médiocrité et les semelles de plomb. Et il trouvait merveilleux que cette déesse, déjà entrée avec difficulté dans une chambre mansardée sous les combles, se soit fait grossir davantage, pour ne plus pouvoir en sortir. Et, en prime, ait voulu assaisonner sa graisse d’alcool écossais, de vin rouge à bon marché et de tabac roulé.

Tendre Baiser était évidemment persuadé qu’il y avait d’autres moyens que celui de fuir le monde et de se claquemurer pour se consoler d’un camouflet. Pleurer des rivières et souffler des Tramontane. Surtout lorsqu’une femme bénéficie d’une personnalité attachante et cultive des dons d’écrivain, même mal perçus ou décevants. Il avait bien su, lui, un soir tragique, brisé et perdu, dégringolant de son piédestal, trouver la force de se réfugier dans une cervelle d’adolescent. Quand il aurait pu préférer être balayé et dispersé à la décharge publique, s’il avait cédé au désespoir.
En fait, pour lui, la perle éléphantine était superbe. Seuls l’écrin et sa présentation paraissaient être décalés par rapport aux idées reçues sur les romanciers et les livres en général. L’amour arrangerait cela.
— Attention, ce n’est pas un roman, dit le libraire qui ne perdait pas un mot du monologue de Tendre Baiser. C’est une biographie. Il n’y a rien de lyrique chez elle. Ce sont des mémoires qu’elle a écrits.
Tendre Baiser écarta ensuite l’idée que cette perle, un moment portée par le plus bel animal de l’armée du roi Pyrrhus, ne fût piquée dans une bouse.
Il se contenta de constater que la chose-masse dont il était amoureux avait basculé dans le potage, la transpiration et la flatulence des repas prolongés. Dans des émincés d’échalotes et de poireaux crus, dans du beurre d’escargot avec des petits morceaux de viande entre les dents. La morve au nez. Les doigts jaunis par la nicotine, les dents restantes gâtées et partout l’odeur de vomi et de pisse. Celle du linge mal séché, de la peau mal soignée.
— Les dents, dit-il encore. A-t-elle un dentiste ? Tendre Baiser comprenait en tout cas, et cela le stimulait bien plus qu’un cocktail d’anabolisants, que cette tour de graisse, d’ardeurs et de vanité, était abandonnée. Qu’elle mourrait seule s’il n’y prenait garde.

Pour Tendre Baiser, en plein délire de conquête et perdu sur sa commode dans le profil ravageur des épaisses, cette femme devait avoir une cinquantaine d’années et ne pas mesurer plus d’un mètre soixante-cinq. Peser deux cent quarante kilos, être insomniaque et incapable de supporter un sous-vêtement. Elle devait marcher nue, ivre morte sur son parquet, en socquettes trouées. Mais il s’en fichait. La nudité des grosses, il connaissait depuis belle lurette.
L’oreille toujours collée au téléphone il entreprit de dresser une première liste de services immédiats qu’il pourrait rendre à cette merveille, aussitôt qu’il serait accepté comme chevalier servant.
Pour dîner en ville, il l’aiderait, par exemple, à serrer sa poitrine dans une bande Velpeau, à la romaine. Car il se voyait mal aller demander dans une boutique de farces et attrapes, ou dans un cirque, un soutien-gorge à la mesure de cette curiosité. Il l’aiderait aussi à se talquer les plis des fesses et des cuisses. Pour ne plus trop souffrir. A se protéger des frottements et des gerçures. A éviter de marquer le velours des canapés ou de casser, voulant s’asseoir, les bras des fauteuils.
— Je crois qu’elle habite Paris, répéta le libraire. J’ai mal à la jambe. Il va pleuvoir. Je vais me renseigner. Tout compte fait, ce ne sera pas difficile.

Tendre Baiser, de plus en plus sûr de lui, faisait mentalement, à quatre pattes maintenant, le tour du propriétaire de l’appartement de cette femme. Il nota de la conseiller pour décorer son trois pièces. Il aimait, pour sa part, l’or et la couleur pourpre, le noir aussi, pourvu qu’il supporte des larmes d’argent et ne grisaille pas sous les volutes d’encens au bout d’un mois.
— Le noir lui ira très bien. A voir sa tête, dit-t-il au libraire, votre ex-femme a dû louer cent mètres carrés près du parc Montsouris. C’est par là qu’il faut chercher.
Un quartier, en fait, où Tendre Baiser n’était jamais allé et qu’il imaginait bourré d’immeubles délabrés et sans ascenseur. Dégradés par des rats, avec des cafards courant le long de tuyaux crevés ou trottinant dans l’eau rouillée. Logement bordélique, volets clos, vitres scotchées avec des journaux, poussiéreuses, tristes. Ambiance propice à la morosité, à la moisissure, à l’échec et à la pesée trop imprécise et inconstante du pour et du contre, bricolée avec des pois chiches, dans des logements à se flinguer.
— Cette merveille, dit-t-il, en extase, cette femme d’outre mesure et par conséquent de bascules publiques pour remorques de cinquante tonnes, vit sans doute à l’enseigne des balances et des contrepoids. Sa masse casse, écrase et disloque.
« La sachant donc prête à tout faire exploser par sa nature immense, je mettrai à sa disposition un système hydraulique avec palan que je ferai spécialement fabriquer dans le style Napoléon lll avec des bois de baobabs. Le pour sera bleu. Le contre est rouge. A manger et boire ainsi, elle doit pisser des baignoires. Je plaisante, pardonnez-moi. Mais cher libraire, je m’y vois. J’aime déjà votre ex-femme. A la folie.
Tendre Baiser craignait maintenant la perte de temps. L’imagination des entrepreneurs. Leurs devis truqués et leur manque de talent. Il nota qu’il ne faudrait reconstruire, sous aucun prétexte, la cloison qui séparait autrefois la salle de bains de la cuisine. Cette cloison que le monstre de saindoux avait sans doute défoncée, un soir d’allégresse, à coups de tête, entre deux plongées dans des fûts d’alcool de pommes de terre. A souligner. En bleu.
Cette chimère de batracien et de truie à l’engrais gardera ainsi la possibilité de s’asseoir des journées entières sur les faïences de Jacob et de Delafond, et de tendre les bras pour se nourrir directement à ses casseroles. Elle pourra de la sorte continuer, sans effort, de manger, de boire, de déféquer, ses omelettes, ses ragoûts aux nouilles et ses bonbonnes de Beaujolais pour les refiler ainsi, sans attente inutile, aux canalisations et aux poubelles de son immeuble. Tout était bleu.
— Qu’on ne me l’abîme pas, gémit-il. Laissez-la moi.

Tendre Baiser, en pâmoison, avait donc reconnu d’emblée, grâce à la photographie qu’il avait transportée sous sa chemise, une élue de la race des généreuses, ces romantiques incomprises, aimées des dieux, et faites pour ses appétits.
Un spécimen à sa mesure pris dans la tribu des folles goulues et des souillons, parfois poètes involontaires, parfois débiles, et que dans sa famille un peu pincée on gardait à l’écart, lorsqu’il était enfant. Que l’on parquait derrière les cuisines avec les éplucheuses de légumes ou les servantes à serpillières, et qu’il lui était interdit de fréquenter de quelque manière et sous quelque prétexte que ce fût. Même en voyage, même à l’étranger. Celles que, dans les paysages de sa vie heureuse, sauf dans les jardins publics, les fondations artistiques, les musées et dans les églises, où elles sont en pierre, en bronze ou en plâtre, on avait pris soin d’écarter de son chemin. Pour lui dissimuler cet exemple de la misère humaine.
Tendre Baiser, en manque soudain de volupté, était donc de plus en plus résolu à séduire cette gargantuesque contemporaine qui lui semblait, en regardant bien, satisfaite et amusée de s’être ainsi recréée de fond en comble. Elle lui rappelait surtout ses premières convoitises adipeuses des bords du Danube, vers la fin de son adolescence.
Et puisque, pour une fois, son appétit d’excentricité et de gras-double animé semblait avoir de la culture, des lettres, de la religion, de la philosophie politique et des contradictions de petite fille, il ne devait pas, pour un empire, manquer l’occasion d’une rencontre et d’une aventure.
— Vos propos me transportent, dit-il au libraire. Et votre jambe, comment va-t-elle ? Mais question poids, de mon côté il y a peut-être un léger hic. Physiquement je suis à l’opposé de votre ex-femme.
— Ecrivez à son éditeur, dit le libraire. Je vais prendre une aspirine.

Tendre Baiser, la jambe contre une statuette rigolote et pointue qu’on lui avait vendue pour un Giacometti dans une vente aux enchères, réalisait soudain que lui aussi, comme le bonhomme métallique, était du genre filiforme. Persuadé qu’il n’arriverait pas, vue sa maigreur, à séduire cette femme dans des conditions normales et comparables d’assiduité, de prévenances et de courtisage, il pensa qu’il devait se faire grossir à l’image et à la démesure de sa passion. Du bout du pied il envoya balader la petite statue soudée et creusée.
— T’en fais pas, dit-il au Giacometti, quoi qu’il arrive, je te garde. Mais pour le moment, pousse-toi. Tu m’ennuies. Tu m’empêches de me concentrer. Et pour me concentrer, j’ai besoin de rondeurs autour de moi. De troupeaux de cumulus. Pas de fil de fer.
Devenu obèse à son tour, Tendre Baiser pensait qu’il pourrait agir sur un plan d’équivalence avec la grosse. Appréhender le quotidien en tandem. Ne plus craindre que son sexe soit trop court, trop menu, dissimulé ou perdu dans des plis comme celui de sa partenaire. Et trop mince, évidemment, pour mettre en extase des masses de chair déchaînées. Au début ils se tripoteraient.
Gras ensemble, ils parleraient mieux des mêmes obstacles à vaincre pour se voir, se toucher et s’exciter. Des mêmes énormités de nourriture à ingurgiter, des mêmes problèmes de vêtement, des mêmes ennuis de santé. De la fragilité des sièges et de l’étroitesse des portes.
Et c’est ainsi que, enchanté au-delà de ses délires par la voix d’un malheureux libraire, et pratiquement assuré, par les plans qu’il tirait, que cette femme ne pouvait plus lui échapper et serait à lui, quoi qu’il se passe maintenant, Tendre Baiser chercha où et comment pouvoir se mettre physiquement en condition.
— On vous apportera le livre demain matin, dit encore le libraire. Comptez sur moi. Vous serez content. Avant de la rencontrer, si vous y arrivez jamais, vous apprendrez ainsi à savoir qui est cette femme. A savoir, qui sait ? par quel bout la prendre. Et puis, cela nous fera plaisir. Elle de savoir qu’elle a un lecteur. Et moi, que vous serez, si je puis dire, mon successeur.


CHAPITRE TROISIEME

L’hôtel Crillon étant complet, et le dernier étage du George V en travaux, Tendre Baiser réserva ferme pour deux mois, à prolonger le cas échéant, la suite présidentielle du Plazza Athénée, avenue Montaigne. Prix annoncé, cinq mille euros la nuit. Hors nourriture, cela va de soi.
Un instant contrarié de n’avoir pas eu exactement ce qu’il cherchait, il s’était rallié à cette solution trouvée près de chez lui car les autres arrondissements de Paris continuaient de lui apparaître comme des provinces vassales ou lointaines, infréquentables et à ne jamais traverser, sauf contraint.
Il jugea que, en six semaines environ, soigné, habillé, logé, distrait, informé, servi, alimenté, abreuvé selon un plan rigoureux et suivi médicalement par deux ou trois médecins et un spécialiste japonais de sumo, il devrait avoir pris suffisamment de poids pour rencontrer dans les meilleures conditions, et la séduire, la nouvelle élue.
Il évalua que l’expérience lui reviendrait, grosso modo, à six cent mille euros. Somme qu’il arrondit à quatorze mille euros par jour.
Extrapolant encore, puisqu’il voulait ajouter un bon quintal à ses minuscules cent vingt livres, il estima donc à cinq ou six mille euros chaque kilogramme de graisse qu’il allait se glisser et se répartir au mieux sous la peau.
Ce qui faisait six ou sept euros le gramme. Sous total qu’il trouva, en fin de compte, très raisonnable pour une telle expérience par rapport au prix des armes en général ou à celui des voitures de luxe qui ne sont, à tout prendre, que des tas de ferrailles.

Le lendemain matin, il tendit un chèque à l’un des directeurs délégués du Plaza Athénée qu’il recevait depuis quelques minutes et à qui il exposait son projet.
La jeune femme, longue, mince et brune, était sans voix. Maîtresse d’elle-même au début de l’entretien, elle était maintenant déstabilisée par tant d’aberration et d’aplomb.
Main molle et bouche ouverte, elle laissa tomber le chèque, ne comprenant pas grand chose à ce que cet homme, apparemment normal, attendait d’elle. Et malgré ses diplômes, les stages de formation, trois langues étrangères convenablement parlées, son assurance dans la vie et son ascension sociale, comme une enfant surprise, elle fondit en larmes. Sans parler de la compassion ni des souvenirs qui lui bloquaient le souffle depuis un quart d’heure.
— C’est une hallucination. Très bien, je me suis trompée, dit-elle, nous ne nous connaissons pas. Et je ne vous ai jamais réveillé, à Vienne, le matin avec mille baisers, quand vous aviez treize ans. Mais arrêtez de vous moquer du monde. Vous savez bien que vous allez mourir si vous vous engraissez de cette façon. Et à plus forte raison si c’est par amour pour un monstre. Ce n’est pas votre tempérament de tenter ce genre de métamorphose, cela saute aux yeux. Regardez comme vous êtes bâti. Vous n’avez pas la carcasse nécessaire. Je le sais bien. Vous seriez plutôt du genre à être mis sous un bras. Pas lutteur de foire pour un sou. Vous êtes fait pour être dorloté et choyé. Je n’ai pas le droit de vous laisser prendre une telle décision. Je ne veux pas être responsable d’une telle folie. Vous me faites peur. Nous devrions discuter. Vous devriez réfléchir. Aidez-moi plutôt à vous aider. Même si nous ne nous connaissons pas. Même si cela vous fait plaisir de jouer les amnésiques avec moi.

Tendre Baiser, occupé à reprendre ses additions, à compter ses grammes et à se regarder dans les glaces en gonflant les joues pour faire l’obèse, ne prêtait apparemment aucune attention à ce que disait la jeune femme. Il se dandinait, écartant les bras autour d’une taille imaginaire, faisant tantôt l’ours sur deux pattes, tantôt le gorille tambourinant sa poitrine.
— Toc-toc. Boum-boum. J’ai trouvé votre adresse, disait-il. Je suis derrière votre porte. Me voici ma douce batracienne, ma plus grosse qu’un boeuf. Je vous aime. Je viens vivre avec vous.
— Bien plus, reprit la jeune femme, je ne saurais comment défendre en conférence du matin une telle incongruité. Vous semblez toujours aussi fragile et surpris de vivre. Peut-être, n’êtes-vous pas vous-même ? Qu’en pensez-vous ? Avez-vous consulté un analyste ? Si vous craignez la solitude du divan, nous pourrions vous intégrer à des thérapies de groupe, il y en a dans notre chaîne hôtelière. De toute l’histoire des palaces, jamais personne n’a dû proposer un tel marché. Enfin, pas à moi. Et pourtant, vous me semblez toujours aussi proche, vous savez, doux et limpide, encore ensommeillé. Je vous en prie, arrêtez de vous torturer et de me martyriser.
Tendre Baiser lui prit les poignets et lui baisa les mains. Il s’amusait comme un fou et trouvait charmant que cette jeune femme d’affaires, de communication et de négoce, s’emballe à ce point, ne sache sur quel pied danser et essaie de le dissuader de louer la meilleure suite d’un palace parisien.
Il était dans le droit fil de son projet. L’intendance luxueuse et capricieuse qu’il mettait en place n’était peut-être, après tout, qu’un élément de son histoire. Une étape pour commencer à comprendre ce qui le troublait depuis son séjour sur les bords du Danube. Le rendait si bizarre aux yeux des autres. Ou pour se libérer enfin des émois soudains, irrépressibles et dévastateurs, qu’il nourrissait pour les très grosses. Ce qui ne lui rendait pas toujours la vie facile.