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DIANE DETALLE


La Célébration de la lavande



Le  Pré des poiriers

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QUI SONT ELLES ?

 

Elles ont l’âge des fleurs coupées. Leur visage porte le poids du monde. Elles agacent les vivants et les morts depuis la nuit des temps.
Quand elles ne sont pas de mauvaise humeur, elles boudent. Mais il est difficile de ne pas succomber à leur charme puisqu’elles ressemblent à toutes les petites filles qui regardent la mer.
Ce matin, je les ai aperçues jouant dans les arbres du jardin. Je leur ai fait signe. Je n’avais pas fait deux pas qu’elles se réfugiaient derrière leur manteau de guêpes. Je n’ai pas osé insister.
Quelques instants plus tard, pourtant, l’une d’entre elles vint vers moi et me dit que ses corsages n’étaient jamais tant élimés qu’à la pointe des seins.
  —     Si je te les montre, oseras tu leur donner un baiser ?
J’allais tendre la main lorsqu’elle bondit rejoindre ses compagnes. Et, tandis qu’elles disparaissaient, je les ai entendu rire et se moquer de ma candeur.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai eu à subir leurs sautes d’humeur, leurs excès. Et à me protéger de leurs coups de griffe.
Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’elles guettaient mon passage sur terre bien avant ma naissance, déjà prêtes à me compliquer la vie.
Venues on ne sait d’où, curieuses comme des corneilles de l’année, elles se mêlent de tout, s’amusent à tendre des pièges, et cherchent à séduire pour mieux blesser ensuite.
Discutant sans cesse, elles se faufilent dans la moindre émotion et imposent des extravagances. Elles n’admettent aucune autorité. Elles n’ont d’autres lois que celles qu’elles inventent.
La nature de ces pensées sauvages nous échappe. Leur vérité n’est pas la nôtre. Les dieux eux-mêmes, ai je lu dans le livre sur les mythologies que l’on vient de m’offrir, ont des comptes à leur rendre.
Les avez vous reconnues ?

Je devais avoir un peu plus de neuf ans, l’année dernière, lorsque notre vieille gouvernante mourut.
J’étais triste. Malheureux à ne pas prononcer un mot. Anxieux d’avoir à l’embrasser une dernière fois, car je n’avais encore jamais vu ni touché de cadavre. Mais aussi très curieux.
Dans l’après-midi, je profitai des allées et venues autour de la maison pour me faufiler dans la chambre où elle avait été transportée.
Je m’agenouillais à son chevet lorsqu’une de ces je ne sais quoi vint s’allonger contre elle et commencer à lui ressembler. J’avais maintenant deux corps inertes en face de moi.
Soudain, l’ombre vive se redressa et souleva le drap sous lequel reposait la vieille dame.
— Fais-moi la toilette des morts, me dit-elle. Tu me dois bien cela.
Je découvris alors, à travers mes larmes, une créature semblable à ces grabataires d’hôpitaux dont on peut voir les photos sur certains sites d’internet.

Si je n’avais jamais approché de cadavre, je n’avais jamais vu, non plus, de femme nue immobile et pouvant être contemplée ainsi.
Obsédé par mon livre de mythologie, je pensai à la nourrice de Jupiter. Cette nymphe bergère devenue déesse de la vengeance. Cette vieille femme de l’automne à laquelle personne n’échappe.
Troublé au-delà de ce que j’avais pu imaginer, devant le corps profané et à la perspective d’un savonnage ahurissant, je faillis m’évanouir.
A moins que ce ne soit, quelques secondes plus tard, lorsque la minuscule dont je parle se glissa dans la dépouille mortelle qui me donna l’impression, un instant, de respirer.
Je dus me rendre à l’évidence. Pour ces forces primitives, ces Erinyes, ces Furies, si vous préférez et puisqu’il faut bien les nommer, le jeu avec la mort n’était, sans doute, qu’un stratagème. Mais il ajoutait à mon désarroi. Et les rendait encore plus cruelles.

J’appris donc à me méfier de ces infernales. A essayer de faire le contraire de ce qu’elles exigeaient.
J’ai même fait semblant de ne pas les voir. Mais j’ai vite compris qu’il était encore plus dangereux de les ignorer.
Je pense pourtant que leur obstination à harceler les dieux et les humains depuis la nuit des temps doit être lourde à porter. Et cache peut-être une faiblesse. Ou, simplement, l’envie de se faire aimer.
Car si ces fleurs sauvages prétendent se nourrir de mes inquiétudes et de mes curiosités, je me suis aussi aperçu qu’elles recherchaient parfois mes moments de bonheur.
— Pour nous y réchauffer, petit malin, m’ont-elles laissé entendre.
En tout cas, je vois bien pourquoi, craignant leurs provocations et leurs mauvais coups, la plupart des grandes personnes que je côtoie préfèrent nier l’évidence. Et jurer que ces déesses justicières et provocatrices n’existent pas.
Pour ma part, étant persuadé de vivre, un jour ou l’autre, sous les auspices d’une divinité plus aimable, j’ai décidé de les affronter. De tenir tête. De lutter de toutes mes forces.
Et puis, je l’avoue, ces tourbillons de défis et de courses folles qu’elles m’imposent ne me déplaisent pas toujours.
Leur fréquence et leur brutalité me contraignent-elles au moins à rester sur mes gardes. Je regrette seulement que le merveilleux dont elles me submergent soit violent à ce point.

Quelque temps plus tard, je dus faire face à une nouvelle situation.
Un matin, apparut une énorme fille à qui revenait la charge de remettre un peu d’ordre dans la maison. Elle n’était pas très maligne. Moi-même, je m’en rendais compte.
Du reste, lorsque nous jouions à cache-cache, dans le jardin, avec mes camarades, elle ne trouvait jamais personne. Ce qui me donnait un certain ascendant.
Le lendemain de son arrivée, elle s’était déjà prise d’une passion inconsidérée pour le jeune garçon
que j’étais.
Cela commença par des regards, des frôlements, et un incessant besoin de vérifier mes affaires ou de ranger mes vêtements. Ensuite, elle persuada mes parents de me permettre de l’accompagner lorsqu’ils l’envoyaient faire des courses.
Ces exigences et ce sans-gêne finirent par m’exaspérer. Un après-midi, alors que nous allions sortir, je fus saisi d’une répulsion irrépressible. En effet, dans la rue également, cette phénomène ne se comportait pas comme tout le monde.
Outre les injures marmonnées en marchant, elle gesticulait d’une façon que je trouvais déplaisante. A notre passage, les regards rejaillissaient sur moi. Je n’étais pas loin de croire que l’on me prenait pour son fils. C’en était trop.
Au moment de partir, je bondis dans l’escalier en hurlant. Une des ombres vives à l’affût me fit un croche-pied. Je perdis l’équilibre et roulai au bas des marches. On me releva. On me sermonna. J’en fus quitte pour la peur.
Toujours est-il qu’il ne fut plus jamais question que l’on me fasse de nouveau sortir avec cet être qui cherchait à m’accaparer.

A la maison, heureusement, ce n’était pas pareil. Je pouvais courir où je voulais en la tenant par la main sans penser à son comportement. Ni à ce rictus qu’elle lançait pour me glacer lorsqu’elle manigançait quelque chose.
Un matin, elle me fit plusieurs fois la grimace. Dans l’après-midi, alors que nous étions seuls, elle disparut.
Après l’avoir cherchée partout, j’entendis sa voix au fond d’un placard. Ayant ouvert la porte, je fus aspiré par une force qui me paralysa.
Allongée contre les plinthes, la fille me fit alors glisser sous son énorme corps. Puis, m’immobilisant, elle se mit à rouler d’un sein à l’autre comme si, tel un buvard, elle voulait m’absorber après m’avoir donné son lait.
La sensation était agréable. Je pris cela comme un jeu et me laissai malaxer.
— Mais les guêpes bourdonnèrent et la chose ne se fit pas, dit-elle, lorsqu’elle fut interrogée.
Quelle chose ? Je le sus après le dîner, en surprenant une conversation de mes parents.
Je crus alors comprendre que certaines femmes insatisfaites de leur sort mettaient à mort de cette façon leur nouveau-né dont, tout à coup, elles voulaient se débarrasser.
— Si quelqu’un les soupçonne, dit ma mère, elles prétextent un accident ou, à la rigueur, un élan excessif. Niant toujours une volonté de meurtre.
« C’est une variante d’infanticide que, contre toute attente, la loi ne condamne pas. Cette malheureuse doit souffrir de ce que les médecins appellent le syndrome de Münchhausen.

Je tombais des nues. Car, connaissant presque par coeur la vie et l’oeuvre de l’excentrique baron allemand, je sais qu’il n’est question, chez lui, que d’aventures extraordinaires et réjouissantes, non de meurtres.
Ce soir-là, j’eus le sentiment que ma mère était beaucoup moins intelligente que je ne le pensais et que, malgré son bac plus cinq ou six, elle ne comprenait rien à l’extravagance.
Je courus me réfugier dans ma chambre et, avant de m’endormir, je m’efforçai de méditer sur le cas de la Münchhausen.
Avec quelle intensité ces inconscientes vivent-elles leur déraison ? Est-il vraiment possible que des mamans tuent leur enfant ? De cette façon. Et pourquoi ?
Si l’explication que l’on m’avait proposée me paraissait déjà assez floue, les raisons pour lesquelles ces voluptueuses criminelles agissaient de la sorte relevaient pour moi du noir absolu.
J’en déduisis que ma mère était trop souvent injuste à mon égard. Et que la fille, en voulant m’étouffer, avait voulu se venger de mon refus de la téter. Une attitude qu’elle avait sans doute jugée méprisante.
Je me réveillai au milieu de la nuit. Affolé par un cauchemar. Complètement en nage, la vision d’une scène de meurtre ne me quittait plus.
A plat ventre dans un lit, rampant et se lovant, une Münchhausen enlaçait son nourrisson comme elle étreindrait un amoureux.
Elle le prenait, le retournait et le caressait avec ce genre d’ardeur que je voyais souvent à la télévision. Puis, les gestes se durcissant, le rythme s’accélérait et des spasmes s’installaient.
Perdant alors tout contrôle, cette folle étouffait son fils contre sa poitrine et sa bouche ouverte jusqu’à ce que les contractions d’un plaisir que je ne connaissait pas finissent par entraîner la mort de l’enfant par asphyxie.
J’étais épuisé. Je me rendormis.

Le lendemain, je me demandais évidemment pourquoi, n’étant plus un bambin, cette femme avait tenté sur moi une telle expérience.
Je finis par penser que, pour se donner de l’importance, elle avait été prise par l’envie d’imiter ces femelles d’animaux qui dévorent leurs petits pour ne garder qu’un seul téteur par mamelle.
Pourtant, je n’étais pas certain qu’elle sût compter ni qu’elle fût mère de famille. Et je ne connaissais des histoires naturelles concernant les mammifères et leur instinct que quelques anecdotes glanées çà et là dans de rares lectures.
Après le dîner, juste avant que ma mère ne vienne m’embrasser, une des petites infernales aux aguets s’accroupit sur la couverture. Redoutant le pire, je cherchai à gagner du temps.
— Merci pour le croche-pied. Vous m’avez permis d’échapper à une cannibale qui n’aurait pas manqué de me dévorer. Vous m’avez sauvé la vie.
Elle ricanait.
— Il ne s’agit pas d’une cannibale. Mais d’une frigide. Une mal baisée. On te l’a laissé entendre hier.
Vous parlez de quoi au collège avec tes camarades. Serais-tu nul à ce point ?
Ma mère se penchait vers moi.
— Il est possible que ces femmes recherchent une sensation qui leur échappe. Et s’imaginent que la maternité va leur procurer ce que personne, jusque-là, n’a su leur offrir.
« Si c’est un garçon, l’horreur du fantasme explose, et les force à éliminer ce témoin gênant de leur folie. En quelques minutes, hop ! Terminé.
— Alors, dit la petite peste, imagine le cirque s’il y a des jumeaux. Tu vois, avec tes cannibales, tu es loin du compte.

Hermétique à ces explications, je passai la journée du lendemain à me torturer entre l’émoi d’une volupté que je découvrais et le sentiment de l’avoir échappé belle.
Le soir, lorsque ma mère entra dans ma chambre, j’étais encore sous le coup de l’émotion. Voulant faire l’intéressant je lui demandais si ces malades n’avaient pas de circonstances atténuantes.
— Tu n’as peut-être pas tout à fait tort, dit-elle. La justice, en effet, reste prudente avec les Münchhausen. Au moins à l’heure actuelle.
J’étais perplexe. Attentif.
— Et toi, lui dis-je, as-tu déjà eu ce genre de tentation ?
Ma mère me prit dans ses bras. Sa chaleur m’étourdissait. Ses cheveux. Son parfum. Sa façon de se pencher et de m’embrasser. Au moment où elle sortait, une petite peste me pinça le pied.
— A propos, pour être si curieux, n’aurais-tu pas, de ton côté, quelque chose à te reprocher.
— Que voulez-vous dire ?
— Replonge-toi dans ton livre sur les mythologies. Relis la vie d’Oedipe. Imagine sa tendre mère soudain consentante à se laisser séduire. Comme par hasard. Et son fils, soudain trop entreprenant. Lui aussi, comme par hasard.
« Apprends à lire entre les lignes. A te regarder vivre. Pour éviter notre colère et notre châtiment. Surtout lorsque, dans le lit de ta mère, tu fais semblant de dormir. Peut-être finiras-tu par devenir intelligent.

L’imprévisible voluptueuse ayant été remerciée, la maison reprit son rythme habituel.
J’étais à la fois soulagé et ravi. D’autant plus que, grâce à l’éblouissement du placard, je gardais le souvenir d’avoir ressenti un plaisir indéfinissable à subir la moiteur et la douceur du corps déchaîné qu’une inconnue avait mis à ma disposition. Je n’étais pas peu fier.
Du reste, tout à l’heure, dans le couloir, j’ai revécu la scène du buvard. Et j’ai retrouvé l’émotion que m’avait procurée l’édredon de graisses et d’exhalaisons dans lequel cette créature avait essayé de me faire pénétrer par appétit. Et aussi par gourmandise.
Tout compte fait, les bébés ainsi sacrifiés devaient sûrement avoir une belle mort. Quant aux guêpes, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une expression de la campagne.
Le soir, sous la couverture, on me pinça le pied.
— Un seul téteur par mamelle, as-tu dit. Tu serais donc un vulgaire fils de mammifère.
C’était l’heure à laquelle ma mère venait m’embrasser.
Toujours obsédé par mon aventure, j’eus peur, une seconde, qu’elle ne vienne près de moi sous la forme d’un de ces êtres chimériques que j’avais découverts dans mon livre de mythologie.
Des déesses de la virginité et de la chasse avec des seins sur tout le corps. Des statues tantôt déshabillées, tantôt emmaillotées de bandelettes mais toujours emmêlées dans mon esprit. Et capables d’allaiter la terre entière. J’en serais mort de honte.
L’attendant dans le noir en récapitulant les noms de ces divinités à facettes, j’eus toutes les peines du monde à me persuader que ma mère ne courait pas, non plus, toute nue dans les bois, le carquois et l’arc sur l’épaule, une meute à ses trousses.

En tout cas, bien que je n’eusse aucun souvenir d’avoir vu sa poitrine nue, j’étais prêt à affirmer sur les saintes reliques que ma mère n’avait que deux seins, comme les autres femmes, me semblait-il.
— Par conséquent, dit l’ombre sauvage, déduis la suite. Un sein, un enfant. Deux seins, deux enfants. Vous devriez donc être deux, tandis que tu es seul. Toujours si seul.
J’étais anéanti. On me démontrait qu’un autre moi-même avait dû téter le second sein sans que je m’en sois aperçu. Mais lequel ? Et quand ? Pendant mon sommeil, une promenade ? Je n’avais aucun souvenir. Et l’autre téteur, où était-il passé ? Pourquoi ma mère ne m’avait-elle rien dit ?
A son tour, comme une Münchhausen, l’avait-elle étouffé ? L’autre soir, elle ne m’avait pas répondu. Avais-je moi-même éliminé cet innocent. Sous je ne sais quel prétexte oublié. Comme cela se faisait si facilement dans l’antiquité. Allait-il revenir prendre sa place et me tuer ?
Fils unique, m’avait-on toujours répété. La belle affaire ! Fallait-il encore en être certain. Pourquoi et aux dépens de qui étais-je alors resté l’enfant singulier d’un couple que, malgré ma jeune existence, je voyais se défaire et se reconstruire au fil des voyages et des saisons ?
Cette fixation sur les seins des femmes et les mamelles des animaux me donna un vertige qui dégénéra en une sorte de crise de nerfs.
A ma décharge, il faut dire que l’ombre sauvage qui dansait sur le bout de mes pieds en débitant ses approximations, exacerbait mon angoisse.
Alertée par mes cris de désespoir, ma mère vint pour me consoler et tenter de me calmer. Lorsque je me jetai dans ses bras, je reçus une gifle.
Dans la famille, on raconte que, en proie à une jalousie mal contrôlée et dans ma précipitation, je l’avais mordue à la poitrine.

Toujours est-il que ces provocatrices qui ont pris l’habitude de s’asseoir sur mes draps s’infiltrent dans mes rêves et me réveillent la plupart des nuits.
Elles tentent chaque fois de me ficher en l’air avec des histoires que je ne comprends pas, ou qui me mettent dans des situations embarrassantes. Cela se passe presque toujours après mon premier sommeil.
L’infernale me regarde, les sourcils froncés, un ongle sur ses lèvres retroussées. Ces moments sont les pires. Je sens qu’elle retient la couverture. Je commence à avoir froid.
Sa voix n’est même pas chuchotée. Je sais qu’elle va me demander de me lever. Que je vais obéir, la panique au creux de l’estomac.
Mes épaules s’alourdissent. Je veux hurler. Je ne parviens même pas à gémir. J’étouffe en sanglots, n’ayant plus en tête que le désir de sortir de ma chambre.
Hors du lit, je trébuche et m'inquiète davantage. Je ne trouve pas la porte. Agrippé à tout ce qui se présente, ou rampant sur la descente de lit, je sens les meubles se resserrer autour moi.
La plupart du temps, on me retrouve endormi. N’importe où dans la maison. Perdu sous un drap. Ou la tête dans un coussin.
Naturellement, on me recouche, persuadé que je suis somnambule. A la rigueur très nerveux et que,
de toute façon, cela passera.
— N’entrez pas dans le jeu de votre fils, dit le médecin. Il est à ce stade de l’évolution où la vie quotidienne et l’imaginaire se mélangent encore trop intimement. Peut-être ne dort-il pas assez.
Je sais, moi, que la vérité n’est pas dans mon sommeil mais dans ma vigilance. Et que, si je n’ai pas encore accès à ce monde d’où viennent mes assaillantes, je m’en approche souvent d’assez près.
On pinça le bout de mon pied.
— La prochaine fois, si tu continues de regimber, tu ne te réveilleras pas. Aimerais-tu rester à jamais au fond des ténèbres ?
— Comme mon frère ?

Depuis quelque temps, me semble-t-il, mes parents reçoivent beaucoup.
Cette impression vient sans doute du fait que l’on me permette, maintenant, de dîner à la salle à manger, au moins avec certains invités.
Parfois, il arrive qu’une des chambres d’amis me soit interdite. L’autre nuit, alors que je dormais déjà, la minuscule qui m’épiait me chatouilla le nez.
— Viens voir !
Je me levai. Elle me poussa dans le couloir, puis vers la chambre en question. Le temps d’entrer, elle était déjà assise sur un fauteuil près de la fenêtre. Elle m’attira contre elle.
A ma stupéfaction, je me retrouvai entre les cuisses d’une des femmes que j’avais vue à table et dont le parfum ne ressemblait à aucun de ceux que je connaissais.
Cette grande personne me prit les mains. Et je garde encore sur la pulpe de mes doigts l’humidité de cette soie dans laquelle, au fond de son peignoir, elle les retint un long moment.
Ensuite, elle m’emmena vers la salle de bains où, s’asseyant à califourchon sur le bidet, elle me demanda si je n’avais pas envie de faire pipi.
N’ayant pas ce genre d’habitude, je me mis à trembler comme une feuille. L’expérience commença seulement à m’amuser lorsque je vis que mon jet était plus long que le sien.
Mais quand cette invitée m’entraîna sur le lit et me bascula en maintenant ma tête contre sa poitrine, j’eus la peur de ma vie. Ses bras et ses jambes me serraient étroitement et ses mains dirigeaient ma bouche vers la pointe d’un de ses seins.
Je ressentis alors une sensation de crainte et de désir mêlés. Un trouble analogue à celui que j’avais éprouvé sous le corps de la Münchhausen.
— Allez-vous, à votre tour, lui dis-je, essayer de m’avaler. M’obliger à boire votre lait. Pourtant, vous n’êtes pas aussi grosse.

Cette fois, il y eut des cris, une bousculade et des battements de coeur dont l’évocation continue de m’exalter.
Une perverse, semblable à l’insatiable fille du placard et voulant, comme elle, m’absorber après m’avoir fait mourir étouffé, ne s’y serait pas prise autrement.
J’étais hors de moi. Tout comme me rendait fou de rage la fable que cette femme avait inventée pour expliquer à mes parents comment je l’avais réveillée et étais entré dans son lit.
Je me demande encore à quelle ivresse cette invitée d’un soir a obéi pour agir ainsi. Mentir avec autant d’aplomb. Et répondre en même temps à mes curiosités. A ce que l’on appelle parfois mes pulsions.
Dans quel état de gêne, ou de joies mêlées, elle peut être, à l’heure actuelle, hors de la maison, en vivant sous l’empreinte d’un acte à la fois si brutal et charmant, si naturel et facile à satisfaire.
A moins que je ne me trompe, et qu’elle ne soit, comme moi, le jouet des infernales dont je parle. Ou que, s’intéressant à d’autres, elle commence à m’oublier.
Croisant ce matin, en allant en classe, quelques jeunes femmes pressées, je n’ai pu m’empêcher de penser aux envies secrètes que ces adorables ne doivent pas manquer d’assouvir sur les garçons de mon âge.
Si, ne serait-ce qu’à un dîner, l’occasion d’en émerveiller un se présente.

Lorsque mes parents ne reçoivent pas, mon père voyage. Mon éducation repose alors sur la seule imagination de ma jeune mère à qui je sers de champ d’exercices.
Et je me demande parfois si elle n’utilise pas, trop facilement, ma cervelle comme une corbeille d’ordinateur dans laquelle on peut jeter tout ce qui vous encombre.
L’autre soir, pendant que je l’attendais, une des petites pestes en faction m’expliqua que j’étais à l’âge où je devais avoir peur du noir. Et qu’il serait utile que l’on me tînt la main en me racontant des histoires. Sinon, je deviendrai le souffre-douleur de démons qui feraient de moi un abominable.
J’étais stupéfait. Car, bien que peureux comme pas deux, et n’ayant jusqu’à présent que la témérité des mouches, la nuit et la solitude ne m’avaient jamais vraiment posé de problème.

Et il ne m’était pas venu à l’esprit de demander à qui que ce soit que l’on me racontât des histoires avant de m’endormir. Surtout pas à mes parents.
Il y a longtemps, en effet, que dans le domaine des légendes et des mythologies j’ai appris à me débrouiller seul. Ne me voyant pas convaincu, la minuscule qui me harcelait précisa sa pensée.
— Auparavant, dit-elle, il serait judicieux que l’on eût pris soin d’avoir verrouillé la porte de ta chambre. Et laissé mi-clos les volets extérieurs. Pour que tu puisses aussi craindre la lune.
Là, mes cheveux, je le sens encore, se redressèrent. Je fus à nouveau pris de tremblements. Si la lune et ses phases que j’étudiais en classe me laissaient indifférent, son ombre projetée et sa fausse clarté sur les murs de ma chambre ne me disaient rien qui vaille.
Ce n’était donc pas sans raison que les Grecs et les Romains la saluaient en grinçant des dents lorsqu’ils rentraient tard chez eux dans la nuit. Et se pinçaient sous leur tunique, sautant d’un trottoir à l’autre.