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DIANE DETALLE


La Célébration de la lavande



Le  Pré des poiriers

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L'AME AU CREUX DES REINS

 

Chapitre I

Apprendre à se regarder le fond de la cervelle. Rien que pour voir. Ne serait-ce que pour savoir. Tenter de se repérer. S’émerveiller souvent. Ajouter au tumulte de ses vingt ans. Revenir ensuite au grand jour. Parler encore, rire et écrire de plus belle.
Ainsi, il fut un temps où, une ou deux fois par semaine, dans cet espoir et curieux comme pas deux, je suis venu m’allonger sur votre divan.
— Entrez, disiez-vous. Vous êtes essoufflé. Moi, lorsque je rentre, je règle ma respiration sur quatre marches. Ascenseur banni. Il y a dix-huit marches entre chaque étage. Je triche sur les deux dernières. A chacun des trois paliers, je fais une pause.
— Tandis que moi, ascenseur banni, je plonge dans la montée. De la rue, je ne fais qu’un bond jusqu’à votre porte. Je ne calcule pas, à la différence de certains qui savent mesurer leurs efforts et peuvent travailler toute une journée. Je n’ai, moi, que deux ou trois heures à ma disposition pour bâtir mon univers. Je les prends quand elles se présentent.
— Installez-vous, disiez-vous. Le froid vif de ce matin a rosi vos joues. Vous êtes encore à l’extérieur. Lorsque vous serez apaisé, nous travaillerons.

En cette matinée de novembre, je reprends haleine. Le soleil dessine ses géométries familières. Nous y sommes sensibles. Nous sourions. Je m’allonge sur votre divan, mains sur la poitrine.
Mes yeux se noient, ma pensée se crispe. Je ne vois plus le bout de mes doigts. Pas de paysage. Pas de couleur. Pas de forme, ni de bruit. Devrais-je appeler cela angoisse ? Petite frousse. Presque rien. La conscience de mon étonnement. De mon impatience.
— Ou de votre curiosité, disiez-vous. Vous pourriez ajouter pudeur et insolence. Surmoi, orgueil.
— Ou, pourquoi pas, des choses plus palpables. Comme ma taille, mes reins, mon foie. Aviez-vous peur de citer vos sources d’inspiration autres que Lamouche ou Pavlov. Par exemple, Léon Daudet qui a écrit, je l’ai lu, nous imaginons avec la moelle, le foie, les reins et les os, aussi bien qu’avec notre cerveau. Oserais-je ajouter le sexe… qu’il n’a pas mentionné dans sa profession de foi. Sans doute par pudeur.
— Ne vous emballez pas.
— A peine avez-vous parlé de votre souffle court dans une montée d’escalier ! Référence à vos poumons, certes. Mais aussi, hommage inconscient à Léon Daudet, l’autre auteur du Rêve éveillé dont vous refusiez de prononcer le nom. Est-ce que je me trompe ?
— Pourrai-je jamais vous aider à devenir vous-même. A affermir votre jeune écriture. Une pensée qui se déplie a besoin de prendre l’air. Ce n’est jamais simple. Il faut désencombrer. Et savoir ne rien perdre. Apprendre à classer. Pour alléger. Mettre à profit.

Loin de chez vous, pourtant, il m’arrive de rencontrer certains êtres que ce genre d’abstraction et d’entraves que je promène n’effraient pas. Devant eux aussi je me tais. Mais je n’ai rien à leur expliquer pour qu’ils me tendent la main, me donnent leur vie et leur amour, se servent de mon corps, occupent mon esprit.
Ils disent lui, ils disent toi. Parlent de ma chaleur et de ma force. De mes yeux gris ou bleus. Ils semblent m’écouter. Savoir ce que je suis et me le raconter. Me laissant étonné d’être si beau ou si laid, médiocre ou inexistant. D’avoir une femme à aimer. De bavarder un soir.
Evidemment, avec vous, ce fut différent. Vous m’avez appris à mieux analyser ma mémoire. A la décortiquer. A souhaiter ce léger étourdissement de la logique lorsque l’on cherche la trame des rêves. Le besoin d’inconnu. Je me laissais guider avec un appétit sans pareil. Heureux de pouvoir utiliser votre expérience.
Combien de fois, pourtant, ne vous avais-je pas surpris, luttant pour ne pas vous assoupir dans votre fauteuil, tandis que j’exorcisais mes errances. Et j’étais atterré, moi le faible, de votre faiblesse, de vos limites.
Mais cet étonnement que laissait deviner votre bouche entrouverte me donnait d’incomparables audaces. Et le bourdonnement de votre tête à l’abandon me poussait encore plus loin dans ces régions que vous me faisiez explorer.
Donc, quelques heures par semaine, nous avons vécu ensemble. Apprenant à vous suivre, je vous ai montré le début de ma vie d’homme comme jamais il ne me sera dorénavant permis de le faire. Le trouble de mes nuits. De mes amours. De mes journées perdues. Et l’écriture qui se dissout dans l’effervescence de la vie quotidienne.
Emu, au fond, que chacun de mes mots, à cette époque, fût étiqueté. Et que l’exploration méthodique de mes hallucinations allât, sous forme de fiche, gonfler ce dossier que tripotait votre longue main blanche. Malgré cela, à cause de cela, pour autre chose encore, un matin, je suis parti. Pour ne plus vous revoir.

Ai-je fui ? Ai-je cru comprendre que vous aviez terminé votre travail ? Ai-je douté de votre sincérité ? Je ne me souviens pas.
Souvent vous m’exhortiez à partir. Vous me disiez de tout quitter. Parce que, certains matins sur votre divan, je revenais mourir un peu. N’imaginant pas que vous construisiez avec un tel étonnement et tant d’interrogations mon avenir. Et votre disparition. Depuis, je sais qu’il est dans ma nature de pouvoir tout plaquer, comme ça. Et d’aller ailleurs m’étonner à nouveau.
Ainsi moi, maintenant, deux ans plus tard, attentif à ma vie qui s’ouvre. Ainsi vous, sur le pas de votre tombe. Au seuil de votre dernière semaine. Roulé dans une couverture. Vous mourez en regardant la mer. A plat dos sur une plage, vous vous imbibez d’air salé. Votre esprit glisse sur l’eau. Votre pensée file vers l’horizon. Journées de puissance. Je me plais à le croire.
Rideaux baissés. Avant de parler, je pleure et je soupire. Semblable à Jung dans sa tour. Désappointé, étonné, content. En détresse, déprimé et ravi, tout à la fois. Jadis, votre écoute favorisait mon élan. Et, par ma bouche, vous prépariez déjà votre sortie. Parliez de la mort comme on parle d’amour, vous efforçant de déchirer ce voile qui me cachait le monde.
Bruits familiers du fauteuil. Les jambes que l’on croise. Ennui de cela. Besoin de cela. Par moment, je me demande ce qui peut vous intéresser dans le chaos que je vous livre.
— Quel vice vous tord-il les boyaux pour m’écouter de cette façon. Avez-vous tant de temps à perdre ?
— N’en faites quand même pas trop, disiez-vous.

Vous respirez fort, ce sifflement m’exaspère. Je pense à la femme qui partage votre vie. A vos conquêtes. A vos clientes. A celle-ci qui se noie dans la démence. A celles qui n’attendaient que vous. A celles qui n’attendent que moi. A ces femmes que la Bible aurait dû inventer. Femmes pilotes. Femmes terre qui vous soulèvent à bout de bras, meurent et ressuscitent au fil des saisons, renouvelant ainsi notre puissance.
Votre silence. Le mien. Et ma parole, à nouveau, en recherche. Pour trouver une écriture différente. Pour découvrir ma vie comme une salle d’ombres et d’embûches qu’il faudra bien que j’apprenne à éviter. Ma vie qui pouvait s’interrompre car je la confondais souvent avec la mort.
— Ne vous laissez pas impressionner. Allez !
— Ma tête est une tête de mort. Je n’ai que quelques gestes à faire.
— Cela commence plutôt mal, en effet ! Mais si cela vous amuse et si votre salut est à ce prix…
— Quelques gestes. Oter ma perruque. Soulever mes paupières. Enlever mes yeux et les baigner dans un verre d’eau. Tirer mes chairs à partir des tempes, en lambeaux. Détacher les lèvres. Déboîter le maxillaire inférieur et m’approcher d’une glace. La mort vient alors comme une amie. 
— Je ne suis pas un masque, dit-elle. Je ne suis pas une voleuse. Tiens, je te rends ton visage. Ne me tente pas. Mais, puisque tu le souhaites, je viendrai parfois te voir et te donnerai un peu de moi.
Et la mort, que je crois encore être une amie, fait ainsi. Mais l’exaspération était telle, en ces moments-là, que la vie quotidienne, les recherches d’amour, la nourriture, le sommeil, ne suffisaient plus. Mon corps semblait avoir perdu les ressources qu’il faut à l’esprit pour pousser au-delà son effort.

Mourir ligoté dans le silence. J’ai bien failli mourir en me débattant. Parce que sur le papier, sous la plume, de l’œil aux doigts qui courent, mon imagination allait et venait d’un souffle trop saccadé. Alors qu’il aurait fallu changer de rythme, bousculer la sagesse et galoper devant le temps. Préciser qu’un chat est un chat. Sans gloire. Mais avec votre oreille.
Table contre le mur blanc. Les pieds bougent. Les jambes. Phalanges et poignets. Chevilles. Sensations confuses aux articulations. Les paupières battent plus vite. Poitrine légèrement oppressée.
Combien de temps cela dure-t-il ? Car la pensée grippe. Le cœur sursaute. L’écriture s’éloigne. Et j’ai à peine le temps, à toute allure, de revenir près de vous crier mon désarroi. Mon espoir aussi de voir plus clair, de faire le tri. De vous entendre me regarder, de vous voir m’analyser et vous demander pourquoi mon corps et mon âme semblent me poser tant de problèmes.
Nouvelle immobilité. Acacias et marronniers sous la fenêtre. Automne, ou lilas du printemps. Pour moi, le balancement lent du jour est infernal. Il serait doux de remodeler sa cervelle à la ressemblance de l’homme jeune que l’on pense être. Et de laisser courir une raison rafraîchie.
Mais êtes-vous certain que je ne plaisante pas. Que je ne vous raconte pas des calembredaines, surtout lorsque je sens votre attention s’envoler. Lorsque votre jugement, lassé de mes déraisons, bat la campagne. Lorsque l’ennui du moment vous submerge et que, de mon côté, j’ai une envie folle de vous chahuter.
— En attendant, disiez-vous… Continuez !

En attendant, j’ai bien failli mourir. Je vous le répète. Au moins l’ai-je cru. Et je rends grâce à mes instincts. A mon foie et à la rapidité de mes réflexes nauséeux. Plus sûrement que tout autre chose, ils m’ont sauvé de la décrépitude précoce. Je m’aime donc. Même si, tout bien considéré, vous vous en foutez.
Et c’est bien ainsi. Je m’aime dans ma peau et sous mon poil, par mon œil droit et mon œil gauche, jusqu’aux cloisons de mes narines. Et mon sexe. Ah ! mon sexe. J’aime ma main sur ma poitrine, et j’aime compter mes dents. Mes cheveux aussi. Lorsqu’ils poussent. Tombent et blanchissent. Là, j’invente et me projette en vous regardant. Blancs dans les bruns. Morts dans les vivants. Vivants pour toujours.
Mais je m’aime aussi dans mes pâleurs et mes couleurs de maladie. Je regarde mes yeux. J’ai besoin de miroirs pour vivre et me regarder mourir. La mort viendra comme une amie. Ma mort, ma rêverie, mon seul souci pour le moment.
— Prenez garde, quand même…
— Blague à part, cela ne vous est-il jamais arrivé de dire cela à une fille ? Et d’ajouter, en lui mettant une main dans la culotte, moi de feu et moi de gel, plein de vie sous le soleil et sous la pluie, je crois que le froid ne me mord pas… Tête de la fille !
— Les mots d’amour restent une affaire personnelle. Eux aussi peuvent évoluer, heureusement.
— Je porte mes feux à bout de bras. Je tends les mains. J’écarte les doigts, je m’étire. Et touche à ce petit peuple d’où je viens, à ces inconnus qui ont tout fait pour que je sois ce que je suis. Et être installé là où ils n’auraient jamais imaginé d’aller. Qui n’ont rien fait. Sacrés ancêtres.
Etes-vous malins ? Etes-vous beaux ? Peu par siècle. Quel sort funeste vous a-t-il frappés en pleine course ? Je sais pourtant que, sans le vouloir vraiment, vous m’avez souhaité. Que vous avez rêvé de moi entre vos draps rêches et sur vos matelas de paille. Bien avant, davantage encore. Dans l’humidité et le noir de vos cavernes. Votre vision d’avenir n’étant pas encore vraiment épanouie.
— Surtout si un lion des cavernes égaré vient à passer par là…
— Merde ! Ce plat pont va de vos imaginations à ma mémoire. Il sonne des pas clairs et balancés de votre troupe. J’aime votre marche qui s’éloigne car je suis cet avenir que vous n’imaginiez même pas. Généalogie facile. Certes.
Mon cerveau vibre à votre cadence. Un jour, vous le savez, je vous rattraperai. J’ai de grandes jambes. Ah ! mes jambes. Moi dans les jambes. Dans mes petits maux et mes maladies imaginaires. Moi dans mes vraies migraines. Et si mal dans mes nuits.

Petit-déjeuner. Déclic du passé. Sortant de chez moi, je vais à pied. L’avenue George V. La rue Chambiges, un nom d’architecte. Ne m’avez-vous pas, à votre tour, un peu refaçonné ? Le hasard voulut donc que, l’autre jour, j’apprenne votre mort. Et que, peu à peu, je recommence de penser à vous. Reprenne notre itinéraire. Certes, je n’ai pas encore cité votre nom, mais l’on vous a déjà reconnu.
Itinéraire de mes pensées. Mon allure désordonnée de m’y aventurer. Ma crainte. Ma naïveté de croire qu’il suffisait d’un mot prononcé pour que vous me libériez de mes pesanteurs. Mettiez de l’ordre dans ma primesauterie. Ma fougue, mes éparpillements, mes obsessions. Que sais-je encore ? Devant votre compréhension et votre patience. Votre étonnement.
Je vous avais oublié. Je vous avais enfoui au plus profond de moi. Non. Je me trompe. Je ne vous avais pas enfoui. Vous étiez tombé loin de moi. Lorsque j’évoquais nos expériences, je le faisais du bout des lèvres et mes phrases restaient inachevées. Conscient de tous ces manques qui nous unissaient pourtant. Vous étiez devenu une anecdote que l’on glisse dans la conversation. Etiez, à peine, un élément de discussion. Et je me moquais bien de ce que vous deveniez.
Pourtant, après vous avoir quitté, à la nouvelle de votre mort, dans les marécages de mon âme, les tête-à-queue de mon intelligence firent des remous qui révélèrent votre cachette. Celle d’une araignée tapie. C’est à peu près cela.
A mon tour je vous débusque. Vous qui m’avez ouvert tant d’avenues, proposé tant de vertiges pour que je m’y engouffre. Peut-être pour que je m’y perde. Je vous sentais parfois cruel. Cruel, comme certains médecins enkystent leurs patients dans leurs maux. Cruel et vexé de ne pas me cerner davantage. Vous en souvenez-vous ? Mais dans ces errances, je vous ai aussi nourri de ma peur et de mes rêveries. Petite victoire. Pourtant, il n’y a pas de revanche chez moi.
Je viens donc maintenant m’asseoir sur votre terrier. Vous regarder disparaître. Votre raideur cadavérique vous montre enfin l’importance, dans leur absence, de votre foie, de vos reins, de vos os. De votre moelle.
Léon Daudet a raison. Et puisque, dérangé, vous avez montré le bout de la patte, je viens inscrire sur votre tombe un aperçu de ces quelques mois de ma jeunesse. Un éloge funèbre. Une épitaphe, en quelque sorte. En signe de reconnaissance, tout de même.


Chapitre II

— Bonjour, disiez-vous. Entrez !
— J’entre et je m’assois. Puis je m’allonge sur mes habitudes. Entre ces gestes, entre ces trois mots, l’un et l’autre nous savons déjà que, trop vite confronté avec moi-même, je vais céder à la volupté de notre rendez-vous. Et cela ne va pas toujours faciliter notre tâche.
Dans la quiétude de votre bureau, la pénombre par les rideaux tirés, je descends et m’enlise. D’abord, dans un certain bien-être. Dans l’angoisse, ensuite. Et vous n’avez pas assez de vos deux grandes mains pour me tenir la tête hors de cet entonnoir qui m’aspire et dans lequel, d’un même geste, vous me précipitez.
Vous n’êtes pas médecin. Et vous tremblez parfois devant mes excentricités. Lorsque vous craignez, une seconde, que je perde la raison. Et saute par la fenêtre pour voir si je sais voler. Dans cette hypothèse, qu’auriez-vous fait ?
— Je vous aide à comprendre, disiez-vous. Ce n’est déjà pas simple. Le reste… Ensuite je vous apaise. Mais ne vous trompez pas. Mon attention distraite, flottante si vous voulez, n’exige rien. Je note ici et là. Pas plus. Je ne vis pas à votre place. Vous venez. Parfait ! Je vous prends alors aux épaules. Je vous dirige sur ces voies qui vous appartiennent. Que vous ignorez encore et que je vous propose d’explorer. De défricher.
— Tandis que moi, du bout de mon bâton, je tasse la terre remuée. Je durcis l’entrée de votre trou d’araignée. Vous repliez les pattes. Je martèle rapidement.
L’écriture en tentation se précise. Je résiste. J’hésite. Tel l’âne de Buridan, je pourrais mourir d’indécision. Mes paradoxes m’ennuient. Mes impératifs et mes élans cassés se bousculent. Mon écriture est ainsi faite. Le crayon m’échappe encore trop souvent.
— Dans la confusion de votre âme, disiez-vous, je vous conseille de reprendre quelques mouvements de nos séances. Et, puisque vous prenez souvent vos ancêtres à témoin, de visiter, par exemple, leur caverne éboulée dans une brousse perdue. D’y retrouver l’empreinte de leurs mains sur les parois. Malgré les siècles, l’écriture est la même. Laissez-vous porter. Essayez de plaquer vos doigts ocrés sur leurs ombres. De les retirer en guise d’offrande. Ces blancs-là laissés valent déjà toutes les littératures à venir.

Je frissonne au rythme de votre respiration. Près de vous, je découvre mon premier labyrinthe. Tout en chambres et en couloirs. Ce n’est pas une caverne. Ce n’est qu’un immeuble à Paris.
Nuits d’hiver. La glace et la disette. Je sors à peine de la très petite enfance. Des moquettes rases, des lits. Des odeurs froides. Les canalisations éclatent. L’eau gelée pend, rouillée, épaisse, le long des supports de cuivre peint.
Des rôdeurs surgissent, se faufilent. Viennent se reposer dans cette immense maison presque abandonnée. Le matin, on reconnaît leur passage aux traces laissées sur les couvre-lits. Débâcle élaborée. Vitres cassées. Musiques militaires et bruits de bottes.
Les jours gris défilent. Les couleurs et les joies. Les nuits terrifiantes. L’hémiplégique de la semaine, celui dont personne ne veut, vient prendre son potage, claudique et se traîne d’une porte à l’autre. Il croque une pomme et me parle latin. En silence, ensuite, il dîne seul. Remercie et disparaît. Mendiant de toutes les tragédies antiques. Survivant d’une autre guerre qui l’a blessé, il mourra sûrement de celle-ci qui le protège.
Il part. Je m’endors. Et j’ai si peur qu’en dormant je me lève. Marche à tâtons. Recherche la lumière. Terreur de cette confusion. J’aimerais tant voir la vie comme vous. A partir de votre fauteuil. De votre culture. De votre sagesse.
— Rassurez-vous, cela viendra.
— Je glisse un pas. Un pas suit l’autre et j’arrive aux marécages qui battent mes pieds. Je m’accroche aux espagnolettes et sanglote, enfin réveillé. Plus affolé que jamais. Plus meurtri. Mon cœur se soulève. La fièvre envahit mes oreilles. Vacarme de mon sang. Incohérence des paniques. Les couloirs se ferment, et l’eau, déjà, atteint mes chevilles.

En cette matinée de novembre, pourtant, le soleil est là. Mais vous ne souriez plus. Peur pour peur, cette peur retrouvée, ma peur qui vous effraie, vous a rendu livide. Vous ne pensiez pas avoir un tel pouvoir.
Ainsi qu’il y a quinze ans, affalé dans les couloirs de la maison fermée, j’ai retrouvé ces nausées sur votre divan. Mais j’ai su me contenir. Plus exactement, j’ai fait ce que j’ai pu pendant que vous excitiez mes neurones. Et que je manquais perdre la tête.
Notre débandade est totale. Chacun de nous aux deux bouts du voyage, de l’expérience. Moi, dans mes allées submergées qui prolongent ma mémoire. Vous, dans la quiétude de votre salon. Bouche entrouverte. Que faire d’autre, quoi en plus ? Posée sur l’accoudoir, votre main tremble. La chair de poule hérisse les poils oubliés de votre visage. Enfin, c’est ce qu’il me semble.
A quelle déception ne doit-on pas s’attendre lorsque l’on tente d’évaluer l’étrangeté de l’âme. J’ouvre les yeux. Ma tête, et mon cœur soulevé par ces souvenirs qui m’ont tant troublé, tournent encore. Perturbé comme vous l’êtes un peu aussi, en m’écoutant.
Etrange destinée que la vôtre. Celle d’être véhiculé et bousculé, à votre tour. Vous qui avez passé votre vie à remuer l’inconscient des autres. Vous qui vous êtes emmêlé l’esprit dans des multitudes d’intimités. Aujourd’hui, chacune de vos conquêtes vous transporte et vous perpétue. Je suis l’une d’entre elles.

Je referme les yeux. Je m’enlise de nouveau avec volupté. Vous m’écoutez murmurer, tiens ! la mort.
— Encore !
— Votre mort vaudra la mienne. Ou le contraire. Ce n’est pas la peine d’en faire une histoire. Vous aurez tranquillement passé votre vie à vous regarder mourir et je sais que cela ne me sera d’aucune utilité.
— Votre tête, m’avez-vous dit, est une tête de mort. Je retiens l’image. Continuez. Ne vous laissez pas distraire.
— Avant cette rencontre lorsque, avant vingt ans déjà, l’on pense avoir fait la moitié du chemin, j’avais souvent croisé la mort. Je ne parle pas des accidents. J’évoque les merveilles et les approches concertées.
Etais-je seul, la première fois ? La deuxième fois, je descendais d’un train, dans une ville détruite d’Europe centrale. On n’imagine plus, aujourd’hui, comme les places de ces villes étaient grandes. Les ruines sublimes. La poussière blanche, parfumée.
Est-ce un homme qui marche ? Une femme ? Enfin, quelqu’un tire un de ces chariots à quatre roues et timon que l’on ne voit que là-bas. On tire un cercueil, un enfant marche à côté.
— Cette fois, ce n’est pas la mort, c’est un cercueil.
— Oui, un cercueil.

Au fait, avez-vous déjà touché un cadavre ? Je ne parle pas de baisers d’adieu. Moi, j’ai fait cette expérience récemment. Ne croyez pas que ce soit par bravade. J’ai agi de façon réfléchie. Ne profanant rien ni personne. Le mort était de ma famille. Pas très âgé, assez beau.
— La rigidité cadavérique efface aussi les rides. Décrispe les traits. La mort peut être belle. Parfois.
— Je l’ai touché et palpé parce que, de son vivant, le contact de cet homme m’était désagréable. Je l’ai touché parce que, au moment de passer, il s’extasiait et racontait sa marche vers un paradis où il était attendu. Et parce qu’une anecdote m’intriguait.
Evidemment, on ne m’a pas laissé faire sa toilette. J’ai dû attendre le lendemain pour me retrouver seul avec lui. Caresse, rite, ou petite folie. En fait, je transposais. Car ces gestes, à Madagascar, par exemple, sont courants. Lors du retournement des morts.
Dans ce pays, les dépouilles sont enroulées dans des pièces de toile ou de soie. Lors d’un enterrement, on ouvre le caveau familial et, avant d’y déposer le nouveau venu, on sort les anciens que l’on promène à dos d’homme. De bras en bras.
La mort n’est pas triste. Chacun parle à ces corps que les femmes surtout caressent. Elles s’imprègnent les mains du suint qui empèse les linceuls et se frottent le ventre par l’échancrure des robes. Frottent aussi celui des hommes par les braguettes ouvertes.
— Pour avoir des enfants, m’a dit un pasteur.
— Dans ce cas….

Moi, je ne tiens pas aux enfants. Et, ce jour-là, je tenais à mon mort. Je voulais vérifier le secret que m’avait confié une infirmière.
— Ces confidences, m’avait-elle dit, viennent au chevet de certains de mes malades. Ainsi, je sais quand les hommes vont mourir.
— Racontez-moi.
— Je le sais par expérience et, souvent, mon diagnostic a prévalu sur celui du médecin traitant.
— Racontez-moi.
— Au moment de la mort, le sexe des hommes disparaît.
— Quelle affaire.
— Il rentre, on croirait un second nombril. Vous n’aurez qu’à constater. A l’occasion.
Ce second nombril, en effet, m’intrigue. Et l’occasion me fait signe. Je m’approche. Je tends la main. Contact étonnant. De toute évidence, l’infirmière a tort. A moins que, dans mon impatience, je n’aie pas compris ce qu’elle voulait dire. Et confondu un sexe avec un pli de pantalon.
Il n’empêche, jadis, pour mettre un terme à ce genre d’abus et décourager les tenants du toucher de cadavre, on ordonna d’attendre les signes avancés de la décomposition avant d’abandonner les corps.
Cela prenait parfois plusieurs jours. Les embaumeurs durent se soumettre, eux aussi. Et il est évident que mon mort, s’il avait su cela, aurait préféré que l’on ne me laissât pas rester seul si tôt, si vite, si près de lui.
Depuis, il m’est arrivé, pendant mes veilles et mes maladies, sous mes draps, de retrouver l’espoir d’atteindre à une vieillesse lointaine. Position privilégiée que celle d’être allongé. Si faire de l’exercice n’était pas indispensable, je prendrais ma vie au lit, comme je le fais de mes repas et de quelques plaisirs. La lecture, par exemple.
Voilà aussi pourquoi je décolle vos sourcils et baise votre crâne lisse. Si près du mien. Vous qui mourez en regardant la mer.

A ce propos, assez troublé par le scalp des autres, je garde la nostalgie de la tête rasée des femmes. En bonne santé, bien sûr. A les voir ainsi paraître, je comprends mieux la règle des couvents.
Je ne crois pas que la coupe au rasoir soit faite en sacrifice de féminité. Sans parler des pubis. Ce genre de dépouillement étant beaucoup plus sensuel qu’il est courant de l’admettre et, en fin de compte, très proche de la lubricité offerte par les transis dans les cryptes des cathédrales.
On a beau affirmer que les divinités ont toujours été fardées, dorées, ocrées, noircies, chevelues et poilues, preuves à l’appui, je n’ai jamais souhaité les voir que lavées par la pluie, pâlies au soleil. Enfin devenues vraiment chauves.
La preuve. La première fois que j’ai parlé d’amour à la femme que j’aime, je lui ai demandé le don de sa tête.
— Vous recommencez…
— C’est une gentille histoire car j’ai confiance en cette femme. Je sais que sa mort fera un grand vide dans mon cœur.
Mais qu’est-ce que le poids d’un crâne ? Sa valeur ? Tous les médecins consultés, les juristes, m’ont affirmé qu’une telle donation n’était pas possible dans notre genre de civilisation.
Evidemment, je me vois mal au moment de la mort de cette femme, tenter de détacher la tête de son cou, de ses épaules. Je me vois mal touillant le pot au feu, triplant le temps de cuisson pour que la peau vienne bien.
Et tu ne m’imagines pas non plus, sorcier de toi, taxidermiste de toi, anatomiste de toi. Toi mes yeux, toi ma bouche. Ta place pourtant est sur ma table. Tu es tellement mieux ainsi posée. Moi tes lèvres. Ton regard. Notre sourire.
Ne crains rien. Je me débrouillerai. Meurs en paix. Je suis sûr que cela t’ira très bien. Tu glisseras doucement hors de mes bras. Presque sans inquiétude. Heureuse de notre rencontre. Ce sera simple et tranquille.

Mais, ne vous y trompez pas. La mort parfois aussi m’ennuie avec ses airs sinistres. C’est comme un infirme, ou quelqu’un de laid dans la famille. On n’y pense plus. Mais il arrive que l’on bute sur lui. Et tout le monde a de la peine.
La mort dans ces moments-là m’ennuie. A moins que ce ne soit la fatigue. Il arrive qu’elle me joue quelques tours. Tenez, cette jeune femme qui prétend m’aimer. Bon. Nous nous aimons, comme il est banal de dire. Nous faisons cela et c’est bien.
La fin du jour est paisible. Nous reprenons souffle. Puis quelque chose se fige. Un geste, par exemple. Nous sommes surpris. Aux aguets. Vient le vide. On tente de combler, mais l’ardeur manque, les mots sont lourds à tirer.
Attention, petite fille, à cette mort-là. Nous sommes glacés. Quel effort doit-on faire ? Tout ce que tu touches et regardes est déjà autre chose. Entends-tu ? Je t’en prie, parle-moi. Regarde, si tu ne tends pas la main, comme je me détache. Tellement vite.

Ainsi, terrorisés, nous glissons. La mort c’est cela aussi. Aucun effort. Ni de part ni d’autre. Toi, qui t’engourdis dans l’angoisse de nous perdre. Parce que tu ne comprends pas que l’on ne veuille plus jouer, un moment, avec tes trois idées. Sourire triste. La tête qui hoche. Tu n’as pourtant qu’un geste à faire.
Mais cette femme-là ne fait pas de geste. Cette femme-là ne parle pas. Elle plie les épaules. Plisse la bouche et soude ses paupière. Traîne les pieds, montre ses carapaces. Alors, qu’il nous serait si doux, si facile, d’entendre sa voix qui hurle ou injurie. Comme cela arrive.
Femmes que je n’ai pas comprises, que j’ai déçues, de quoi pourtant, ailleurs, ne m’avez-vous pas traité. J’étais identifié au père incestueux. A l’amant lapidé. A l’empereur du Japon. Mais, en japonais, cela fait sourire.
Sourire pour sourire, les injures sonnent mieux. La nouvelle entre dans le jeu. Donc tend la main, contrairement à l’autre. Et dit les paroles qui délivrent. La mort s’en va.
— Pour le moment.


Chapitre III

Ensuite, je disais :
— Tiens ! La vie.
Dans les carrières du Deutéronome, Dieu a mis devant moi la vie et la mort. J’ai choisi la vie. Façon de parler. Je ne l’ai pas fait exprès. Et je ne comprends toujours pas pourquoi.
Alors, je prends ces nouveaux visages de femme entre les mains. Mais j’ai beau chercher des philosophies, vieillir, m’assagir, jurer de ma maîtrise, trembler d’angoisse, j’ai des tentations qu’il n’est pas permis de dire. Entre mes doigts, je crains que leur image ne se disloque. Serait-ce un de mes drames ?
— Vous n’êtes pas le seul à penser cela. Tous les hommes ont des visages de femme entre leurs mains. Et, souvent, ne savent qu’en faire. Le Deutéronome n’est pas facile à interpréter. Parler aux humains, évoquer le bonheur, non plus. Mais, à la dernière page de ce livre, tout s’arrange. Moïse meurt, Terre promise en vue. Et vous, vous revenez.
— Pourtant, ma vie vacille toujours. Plus que vous ne pouvez imaginer. Tenez, ce matin… Au fait, j’ai un cadeau pour vous.
— Je n’accepte pas de cadeau.
— Une arme, ce n’est pas la même chose. Un six trente-cinq. Un truc de sac à main. Le chargeur est complet. Je n’ai tué personne. J’ai seulement cru avoir l’intention de tuer un homme. En réalité, sait-on seulement ce que l’on veut dans des moments de colère. En tout cas, je ne suis pas allé le provoquer. Je ne l’ai même pas guetté. Je l’ai attendu.
— Déjà trop. Et il n’est pas venu… Une chance !
— Maintenant je suis calme. A peine une anxiété, au réveil.
C’est une histoire complexe que de croire que l’on veut tuer son prochain, aussi écoeurant soit-il. Merveille et victoire sur la mort. Je demeure ému, pourtant, du hasard qui fait que je ne sois pas un meurtrier. Je dis merveille parce qu’il s’en faut d’une pichenette pour la vie ou pour la mort. Je l’ai bien vu.
— Quel est cet homme ?
— A quoi bon expliquer. Un imbécile menaçait, injuriait. Rôdait comme un malade. Il venait, le pauvre, user de ses mauvaises raisons pour m’intimider, se venger. Il ne savait plus de quoi l’on est capable à vingt ans. Ni comment retenir une femme.
— Or, un jour, comme ça, vous prenez la décision de le tuer. Etait-ce si important ?
— L’étonnant c’est que n’importe qui peut prendre des décisions importantes. Même si ce n’importe qui n’est pas capable de les assumer jusqu’au bout. Tuer un homme, par exemple. Cette nuit, il m’a semblé que je pouvais tuer. Enfin, je l’ai cru. Ce matin je l’aurais regretté. J’aurais l’air malin !
— Je n’arrive pas à vous prendre au sérieux.
— Moi non plus. Le hasard joue parfois de ces tours.

Ensuite, vous avez ri. Soulagé, sans doute. Vous m’avez redonné mon arme, surchargée de symboles. Symbole pour symbole, cette nuit-là, la mort n’était pas de mon côté. A moins que ce ne soit le contraire.
En ces temps incertains de fin d’adolescence, j’avais pris l’habitude de porter sur moi ce revolver. Un objet fabriqué par la Manufacture d’armes et cycles de Saint-Etienne autour des années mil neuf cent. Epoque où la société jugeait bon que les femmes fussent armées. Je ne suis pourtant pas un passionné d’armes à feu. Elles m’intéressent néanmoins parce que je n’aurais pas été capable de les inventer.
Elles m’intéressent, mais ne me séduisent pas. Je n’arrive pas à rapprocher l’au-delà du canon de l’au-delà de l’homme touché.
— Petite analyse d’adolescent.
— Ce n’est pas une boutade. La détente de l’arme a des cadences qui entrent en résonance avec mes rythmes. Et je reste tordu d’avoir tiré. Mais j’aime aussi saisir un fusil. Ces longs Browning, par exemple, que l’on fabrique à Herstal à la mesure de votre bras.
Ils ont des chambres à répétition. J’épaule et je vise du reste assez convenablement. Le premier réflexe ne me trahit pas. Comme d’autres, je serais capable de vivre de mes chasses. La chasse à l’homme est-elle différente ?
— Donc vous avez pris une arme.
— Et je l’ai essayée dans un matelas.
— Voilà pour l’anecdote.

Mais l’arme s’est enrayée. Manque d’entretien. Amorce molle. Et cette chasse à l’homme se termine ce matin, chez vous. J’aurais été averti de la loi que j’aurais eu moins de hâte à tenir ce truc-là.
Cela vaut pour ma force physique que je n’avais pas encore évaluée. Pour les réflexes de lâcheté que j’ai surpris chez les autres chaque fois que j’ai eu à me battre en vainqueur.
— L’arme était donc enrayée…
— Et, un peu plus tard, je me suis servi de mes poings. Qu’il me soit donc permis aujourd’hui de sourire à la chance d’être né sous une bonne étoile. Car j’ai vu ceux qui se sont égarés la haine au cœur. Ou la panique. Ceux, hélas ! qui ont commis l’erreur de serrer leurs doigts sur une crosse, de presser une détente alors que l’intelligence allait se cacher derrière les instincts.
J’ai vu ces jeunes gens enchaînés à attendre la vingt-et-une. Et les anciens, tassés au fond de leur cellule, qui ne pouvaient plus voir personne. Le temps pour eux était arrêté.
S’il m’eût fallu être ainsi réduit, je n’aurais pas eu la force de vivre. Quoique… je n’en sache rien. Tandis que maintenant tout peut m’arriver. Je porte sur la joue la marque de mon combat. Si je l’avais portée dans mon âme, le monde n’existerait plus.

Dans le Deutéronome… Et dans cette bataille une lame de couteau a traversé ma joue. La mâchoire n’a pas souffert, ni les dents. Je suis obligé de reconnaître que je n’ai pas fait exprès de choisir la vie.
— Sans arme, sans doute, aviez-vous alors la bouche ouverte… Comme un niais. Un surpris.
— Mon dos aurait pu être lacéré ! Mais j’étais agile. Au nombre de ces romantiques vigoureux qui font la trame des mondes en devenir. De cela il ne reste rien que mon souvenir et la fuite de deux hommes.
— Règlement de compte ? Accident ?
— Accident. Coup de tonnerre qui foudroie, tape et rebondit. Psychopathie de la nature qui s’infiltre souvent sous le crâne des impuissants. Ensuite, la foudre roule, s’éloigne. Rebondit encore un peu. Echo semblable au léger fracas des batailles. Persiste une simple cicatrice. Ou fossette. Suivant l’opportunité du moment l’on dira :
— Ah ! cet homme.
Ou bien :
— Mon pauvre chéri.

Mais l’accident revient. Petite comète soufrée. Avec la mauvaise conjoncture, lorsque s’ouvrent des portes de cellules où vous n’avez que faire. Avant de vous rendre compte de ce qui vous tombe sur le dos.
Car, au terme de cette histoire, je fus un jour perdu, là-bas, tournant le manège à Van Gogh. Vous savez… ce tableau sinistre avec, au centre, un homme qui dévisage le voyeur. Je ne résiste pas à l’image de cette ronde des prisonniers.
Que de gymnastiques ! lorsqu’on se bat pour défendre sa vie. Jusque dans mes démences, la conscience de ne jamais savoir jusqu’où aller me file le train. Hygiène de la sauvegarde. Voilà pour l’explication de mes poings serrés et de mes détentes musculaires.
Blottis au fond de leurs cavernes, vous l’ai-je assez dit, mes ancêtres rigolent. Suis une de leurs rêveries qu’ils agitent au bout d’un fil. Même piétiné et cassé, ils auront toujours soin de me hâler jusqu’à leur atelier. Pour me réparer. Même s’il me fallait à nouveau jeûner des jours et des jours. Comme cela m’est arrivé.
Convenablement nourri, saint Antoine en tentation nous aurait foutu la paix avec ses délires. Le curé d’Ars itou. Facilité des égarements. J’en suis la preuve. Le cœur au bord des lèvres, je balance mes gamelles aux latrines. Et comme eux, j’hallucine.
L’humidité des murs excite ma jalousie. Le salpêtre, ses géométries. Sur le ciment, je laisse mes paumes, la peau de mes coudes. La nuit tombe. La première de ma série. Je suis enfermé comme je ne le fus jamais.
Ligoté, la tête folle, je rampe au bas des murs. Abstraction générale. Mon imagination vibre. La vôtre, maintenant sous votre oreille tendue, à l’écoute de ces extrémités que j’évoque.

Me voici sans lacets, sans ceinture. Je tiens ma culotte à deux mains. Est-ce drôle… Evidemment ! Qui peut me dire ce que l’on attend, dans la poussière et l’humidité d’un cachot. Une envie d’écrire ?
J’ai jeté le rata. J’ai gardé le pain. En un après-midi, tout s’est écroulé. J’ai mal. Je pleure. Je ris. Cerveau dégagé pourtant, je célèbre le début de mon jeûne. Et en ce premier soir, j’honore de ma semence les chiottes de ma cellule.
Les traces brunes des murs m’emportent dans un bruit de portes, de chaînes, de verrous tirés et d’histoire lointaine. Enchaîné à la Mamertine, dans un cul-de-basse-fosse, Vercingétorix s’étonne à peine de ce qu’il lui arrive. Et moi donc.
Les lances brisées de ses sections, ses boucliers cabossés sur l’argile détrempée, ses tentes de cuir et ses enseignes ont perdu leur pouvoir. Piteux état d’homme. Faille de l’esprit. Tant pis pour lui.
Cet homme n’aurait dû survivre que le temps d’un galop de cheval. Celui d’une épée retirée de la gorge. Ou, par précaution, le temps de se laisser mourir de faim. Pas plus. A moins, comme je me plais à le croire, qu’il ne fût devenu fou. Auquel cas, le triomphe de César n’a pas l’éclat qu’on lui prête.
Et, sur les crins blonds de sa perruque, près du Forum, près des égouts, Vercingétorix, accroupi dans la merde de la Mamertine, enfile les pois chiches de son repas. Car, il bouffe pendant sept ans, ce con.

Dans cette cage où je suis, à la tombée du jour, les traces s’estompent. A genou le long des plinthes, je tourne à mon tour. Les mains en avant, à tâtons, à la découverte. Mes doigts blessés dans les ressorts du sommier. Un fer cassé. Un bout de bois. Deux petits bouts de bois. Serrés autour d’un de fil de plomb.
Il faut être bien près de mourir pour sourire, émerveillé, à ce bricolage dégoté par hasard. Mon crayon de fortune sur la poitrine, me voyez-vous étiré, joint et fixe le long de mon mur. J’ouvre les yeux. Je fredonne. Je tends l’oreille. Des hommes en mélopée semblent répondre en murmurant.
Un accent se détache. Un type chante. Avec, assise, là où la voix ne porte presque plus, au-delà des fenêtres, une jeune femme attentive. Et, de l’autre côté, vers les judas, les matons qui acceptent de le laisser faire, juste, à peine, un instant.
Un autre type répond parce que le crépuscule est propice à sa voix. Et que son voisin, un peu à droite, un peu à gauche, a envie de lui. J’avale les voix de ces hommes. J’avale, comme les prisonniers avalent la fumée des cigarettes que les veinards du moment mettent en bouteille. Je n’ai jamais respiré avec autant de volupté.
Je m’apaise. Comme le souhaite cette femme que j’ai prise, enlevée. A la romaine chez les Sabins. Elle aussi, regarde-t-elle de mon côté. Sans doute. Je me suis battu pour elle. Mais trois notes ne sont pas une vie. Il faut bien que cela cesse. Et que la discipline s’occupe du reste. Les serrures claquent.

Impuissance du moment. Nouveau silence. Mais cette expérience, compte-t-elle vraiment face à la messe du dimanche  à la maison d’arrêt ? Messe basse et de divertissement. Les prisonniers s’y rendent en pantoufles, en sabots, en colonnes. Cérémonieusement. Pour quelques-uns, c’est mieux que le cinéma.
Me voyez-vous, cette autre fois, plié, cassé, dans une de ces boîtes de quelques centimètres cubes. La douleur physique broie mes prières. Tandis que, suspendu là-haut, sous les râteliers à mitraillettes, un curé crasseux lit une page de catéchisme.
Etes à jeun depuis huit jours. Donc attentif à Dieu. Et mon Dieu, ça vient.
— Quoi donc ?
— Cette idée de dialogue. Mains jointes levées. Ferveur aux mains serrées. Dans ces vœux, dans ces envies folles de délivrance immédiate, les mots ne sont plus nécessaires. Yeux clos toujours, je retrouve la soutane usée de mes quinze ans. Lorsqu’elle devenait trop courte pour que je continue à servir la messe.
J’ai prié en silence. Tel un possédé. Reprenant à bras le corps l’ivresse de l’incompréhensible. Miracle à crever. Ou aveuglement généralisé. L’intelligence ne suffit pas. J’accommode en catastrophe. Les yeux comme ceux des langoustes au bout d’antennes sèches, je reste figé. Attitude tendue. Visibilité nulle. Peu sollicitée, l’interrogation, non plus, ne suit pas.
Toujours est-il que le miracle de la liberté arrive enfin. Après dix jours de jeûne et de promiscuité stupéfiante. Toujours est-il que, depuis, je traîne ma tribu d’église en église et assiste à toutes les messes pour remercier. Tenir parole. Etre en paix. Car je crains Dieu. Et redoute le pire.
Ne serait-ce que pour ne pas ressembler à Panurge qui, dans la tempête, dédiait des cathédrales à la Vierge. Une église, en vue du port. Une chapelle, sur la passerelle. Avant de s’enfuir dans les champs, en jurant. Et ne pas tenir parole.

Auquel cas, redevenu miel, laissant les crustacés, j’ai rengainé ma carapace. Mutation géniale, fort de mon calcium réparti au-dedans. Et parti pris de fourrer mes os à l’intérieur.
Curiosité et dons d’assimilation en bataille j’ai pu alors, à loisir, lever un œil sur les voûtes romanes. Dénicher un flamboyant et disserter sur l’élan d’un jubé. Femmes merveilleuses, toujours de mon avis.
Bras dessus, bras dessous, il nous arrivait alors de parcourir le circuit des absides autour de Paris. L’obole aux curés faisait gagner du temps. Et l’on s’aperçoit vite qu’il y a peu d’églises ouvertes en France, ex-fille aînée de l’église. Peu de sujets de sermon. Peu de Bourdaloue pour broder sur.
Ayant ainsi fait le tour de Dieu, Dieu, enfin, revenait chez moi. Depuis, je l’ai toujours traité honnêtement. Il emplit ma maison et je fais pour lui plaire les tours qu’il m’enseigne.
— Mon Dieu m’a dit…
— Mille fois oui. A la sortie des villages, nous choisissions des chapelles aux cloîtres détruits. Lieux paisibles et peu fréquentés. Restaient les cimetières. Accroupies entre les tombes, vous agrippant aux croix de bronze, je sais que vous êtes toujours là, votre petite culotte dans la poche de ma veste.
Toute honte bue, superstitions rangées, blasphèmes oubliés car, au fond, Dieu est amour, nous allions ensuite nous asseoir dans les jardins des presbytères ou marcher entre les sépultures. Nous trouvions parfois des oisillons tombés du nid. Un oisillon.
Il suffisait de le laisser crier seul, posé sur une croix de pierre, pour que les êtres de sa famille l’aident à reprendre sa place dans les arbres alentour. Trouvions cela gentil. Et le soir apportait la belle excuse du retard. Jeunes femmes, je ne finirais pas de vous célébrer


Chapitre IV

Allongé, près de vous, j’ai donc pris l’habitude de fermer les yeux. N’avez qu’à respirer d’une certaine manière pour que je reparte. Psychologie des profondeurs. Ma voix flotte, me précède en écharpe et se pose autour de nous. Stupéfiant brouillard.
— Ce langage, disiez-vous, le vôtre. Et une écriture, la vôtre. Je vous invite à les travailler. Avec elle, avec lui, il n’est plus nécessaire d’ouvrir une porte. De saisir son os. D’appeler un chat un chat. La lecture de ces images permet de remonter assez loin dans l’espace inconscient. Le vôtre. Ce matin, je souhaite presque que vous agissiez seul.
— Je reviens donc pour mieux m’échapper. Je vous laisse les chats. Mon pouls se régularise. Ma respiration. Et vais m’apaisant. Comme toujours.
Au fond, mon système de signalisation n’était pas si différent du vôtre. Je vous offrais le spectacle de mes interrogations, de ma vie. Celui de mes amours et de mes rêves. Vous les avez triturés. Remodelés ?
Pendant des heures et des fatigues, j’aurais pu monter, une canne à la main, glisser le long des névés. Me tordre les chevilles sur les moraines. Je serais tout de même arrivé au sommet de cette montagne embrumée qui me représente parfois, doublant les caravanes et lançant des pierres aux guides encordés.
J’aurais pu. Et je serais monté à ma recherche. Pour hocher la tête. Pauvre pâtre bouclé, à peine dixième de demi-dieu, simple force incertaine. Car je préfère passer pour un de ces êtres à souvenirs approximatifs. Un de ceux qui font vivre la psychanalyse et restent sans photographie.
— Passons… Que faites-vous ?
— A votre avis ?

Quelle attitude prendre dans l’ennui ? Les femmes font leurs yeux, leurs ongles. Les hommes, à peu près la même chose. Après les cheveux et les doigts de pied, les uns et les autres ne s’occupent plus que de leur sexe. Comme vous. Comme la plupart. Moi compris. Curieux et les bras ballants.
— Les bras ballants ?
— Et les pieds dans la neige. Le long de ces flancs abrupts, le froid coupe mes chevilles, casse mes oreilles. Mes yeux sont des billes de glace. Des pierres tombées du ciel, informes, noires ou aérolithes. Bétyles sur de petits socles d’argent et que l’on tourne au soleil pour mieux lire « Je suis Terpon, serviteur de la vénérable Aphrodite ».
— Que vient faire ce fatras mythologique ?
— Si j’efface la mythologie, je m’ennuie. Je pense à l’époque des cèdres frappés par la foudre et par la connerie humaine. La piété, alors, s’exerçait sur les éléments naturels. La puissance divine venait y nicher. Et les filles s’y accroupir.
J’aime aussi faire le Grec ancien. Me déguiser et rôder le matin près des sources. A l’ombre des chênes verts, dans le soleil et la chaleur annoncée qui prolongent chacun de nos gestes. J’ai besoin de ce passé que je remodèle à ma convenance. Il m’aide à supporter la grisaille des jours.
— Il ne vous aide pas. Il vous enfonce dans la grisaille des jours.
— Tout est froid et humide. En effet. Ce que je touche s’embrouille, se complique et se noue. Si je croise les doigts, mes doigts se crampent et s’accrochent. Je croise les jambes, elles s’enracinent et s’enchevêtrent. Ce sont des racines. Bordel de merde, où diable ! m’emmenez-vous ?

Je passe la main dans mes cheveux et je reste pendu à mon bras. Des serpents glissent jusque dans mes oreilles. Je vous l’ai déjà dit, il faut me remettre à plat. Redisposer mes éléments. Les faire jouer séparément avant de les assembler une nouvelle fois. Pour que l’écriture enfin…
Chez moi, affolé, je trotte comme un rat. Fais étape devant chaque miroir et mon image s’englue. Je passe d’un monde à l’autre et la peur me ramène sur mes pas. Je tourne et aucun Pavlov n’arrête ma chute.
Les sonnettes vibrent, les clapets clapettent et les trappes. Moi de nom de Dieu, je me forme et me déforme selon mon pouls. Et comme un autre Midas qui transforme en or ce qu’il touche, je transforme en moi-même ce que je touche. Eternité d’ennui, je me réinvente à perpétuité. J’ai mal au crâne, j’ai mal au cœur, je tourne et je vomis.
— Que faites-vous ?
— Je m’asseois. J’ai de nouveau envie de vomir. Mais je me contrôle. Vous m’entraînez un peu vite. Arrêtons-nous quelques minutes. Je voudrais tant vous dire.
— Vous allez me dire. Mais d’abord, redescendez de cet Olympe biscornu. Revenez sur terre. Vers moi. Il fait beau, nous sommes au printemps. Vous marchez, dispos. Asseyons-nous maintenant sur l’herbe. Respirez. Voilà. Ouvrez les yeux. Vous n’êtes pas encore tout à fait prêt pour partir seul.
— Je me tue à vous le répéter.
— Alors, changeons de sujet.

Heureusement, en effet, nous bavardons parfois de choses et d’autres. Car il importe que nous puissions nous distraire du boulot. Vous saurez toujours, en temps voulu, reprendre le fil de mes fantasmes et, au pas tranquille de votre expérience, me précipiter sur des sentiers difficiles.
Dois-je préciser que vous ne m’avez pas accepté chez vous de gaîté de cœur. Vos recherches personnelles se font sur quelques cas sélectionnés par les gens de vos séminaires. Vous supervisez un travail d’équipe. Vous écrivez un nouvel ouvrage. Vous tentez de satisfaire une femme plus jeune que vous. Vous voulez durer. Et je viens là, tuile de hasard, vous emmerder.
Et puis quoi ? Vous êtes bon, aussi. Fort et stable. Et il faut bien faire quelque chose pour aider ce garçon que vos séminaristes médecins ne parviennent pas à poser stable sur leur monde.
Avant de vous rencontrer, j’avais déjà tenté l’expérience avec une de vos amies, spécialisée elle aussi. Et qui avait accepté de m’initier à ce rêve éveillé que vous réinventiez sans citer toutes vos sources. Jusqu’au jour où, confuse et intelligente, elle a trouvé que nous ne progressions plus. Qu’il fallait nous séparer.
Mes images, paraît-il, se décoloraient. Mes rêveries s’évanouissaient. Je commençais à buter sur les mêmes obstacles. Elle n’osait pas dire qu’il s’agissait de ses fesses et de ses seins. Je devenais chèvre attachée et m’enroulais autour d’elle. Nous perdions notre temps. Disait-elle. Pas moi, bien sûr.

En fait, nous nous faisions peur. Nous n’osions pas nous approcher davantage. Nous prendre. Je ne sais, en effet, quelle convention me forçait à la respecter. Je lui parlais de son corps, mais la gardais vêtue. Je m’épanouissais en elle, mais la tenais à bout de bras. Je la pressais chaque jour davantage. L’équivoque n’était plus permise. Et elle redoutait en moi des exigences qui auraient détruit son équilibre. Elle n’avait plus le temps de tenter une nouvelle expérience.
Notre complicité était telle, pourtant, qu’il fallait réinventer les mythes de la durée. Du temps élastique. Le cortège des légendes qui m’avait toujours fasciné m’offrait toutes les libertés. Je refis donc l’itinéraire des mythologies.
Et je continuais de me laisser conquérir par cette femme aimable, ses larges flancs, son corps vaste et placide. Par cette géante d’amour et de potage tiède. Cette énormité de bonté et de plaisirs. Cette source de force et de voix douce, calme et régénérescente. Cette femme qui ne vivait que d’intelligence moyenne, de pudeur assez épaisse. Et de trouille.
Combien de fois ne me suis-je pas déguisé en Œdipe et en Pygmalion ? Entraînant ma lourde Jocaste et triturant mon énorme statue. Frappant à la porte de tous les dieux. Pourtant déjà je n’avais pas une minute à moi. Les études, les filles et les heures bousculées. L’écriture. Les jours si courts. Elle a raison. Il va falloir nous séparer.

Mais ne pensant qu’à elle, et attendant notre prochain rendez-vous, je marche en rond dans ma chambre, le cœur et l’âme à la dérive. Une mouche m’attire. Un clou de chaise. Surtout mon image dans les glaces. J’y vois le temps sans doute et me rassure. Parfois je vais vers la fenêtre.
Là, doucement, au bruit des voitures et des gens qui passent, je geins et ne sais que foutre. Ma liberté est à ce prix. Mais que sais-je de la liberté ? De vagues jeux dehors au soleil, ou quoi ? J’aboie, ronronne et fais l’animal. Trouve des prétextes à ma solitude, à ma misère.
J’attends. Et je pense à l’attente. A ses images. A cet homme jeune, debout près d’une fenêtre. Il attend. Il attend et soupire : savoir attendre. Sauf erreur, aucun peintre classique ne l’a pris comme modèle. Cela me chagrine. Mais je me trompe peut-être. Ne pas perdre son attente. Et j’ai la certitude de gâcher ce temps d’attente. Mais, au fond, ce ne sont que quelques minutes d’impatience.
Alors, vers le soir, je prends mes crayons et les casse. Je prends de petits couteaux autrichiens à manche de corne ou patte de daim. Je les lance de toutes mes forces contre les murs. Cela se plante. Ou ne se plante pas. Cela arrache les tapisseries et les plâtres. Et cela ne résout rien que le temps, le petit temps qui passe. Amène le soir. Apporte un repas, l’eau fraîche.
— La vie d’un jeune nanti, disiez-vous. Assez veule et con. Et animal joyeux… post coïtum.
— Si vous voulez. Mais que le cœur bat vite dans ces temps morts. Ils grignotent la vie, serrent les artères, tirent les muscles. Le froid vient. Des cris d’oiseaux. Les bruits de pas. Des maux de solitaire. Avec l’angoisse de la douceur attendue qui passera trop vite. Des larmes sur soi. De grands élans d’honneur et de force. Ceux qui bousculent et troublent. Quelque chose pourtant souffle l’harmonie. La tiédeur. Puis submerge. Monte, tombe sans rebond.
Dites, vous l’appelez comment, cette folie ? dans le bruit sourd de droite et pointu à gauche. Entre les cavalcades parisiennes.
— De quoi casser en effet votre lourde Jocaste. Mais avec le cul qu’elle trimballe, le contraire eût été étonnant. Au moins en aurez-vous profité.

L’essentiel est là. Caché dans un coin de chambre. Je lutte et me cramponne. Je me love, pattes pliées, mains fermées, jambes pliées, pieds crispés, convulsé sur moi et si clos. Prisonnier de terre et de jeu d’esprit.
— Secouez-vous, que diable ! Pour une fois ! De quoi avez-vous envie ?
— Je n’en sais rien.
— Mais si, vous savez.
— J’aime faire le malheureux qui marche et pleurniche, lorsque je suis hors des bras des femmes. De leur parfum, de leur haleine. Et au hasard, je pense à mon cousin le forgeron, le contrefait des Enfers.
Et je crie à tue-tête : Heureux les bancroches, les louches, les tarés, les épuisés. Heureux ceux à qui il manque une étincelle dans le regard, un tour dans les reins. Je prétends que la vie sourit à ceux qui ont peur et honte et qui transpirent mal. Qui ont une bosse en trop, des poils en moins. Quelques centimètres.
— Vous êtes si mal dans votre peau ?
— Leur vie ne s’évapore pas. Elle se cristallise. Image molle de ma beauté, de ma force, de mon intelligence, de mes dons. Faux jumeaux de malheur et de miroir aux alouettes. Frères de candeur, de dents saines et de pieds droits. Ils sont point de mire avec leurs longs cils. Je les jette avec les autres. Aux hydropiques. Et je vous maudis.
— Rassurez-vous, vous n’êtes pas de ceux-là.
— Enfin, moi des trophées, je marche la main sur la croupe d’une génisse. Vous voyez, là, précisément, je n’ose pas écrire sur la croupe d’une femme.
— Ce n’est qu’une question de temps. Mais vous aimez aussi faire le bel esprit. Le provocateur. Ne crispez plus vos mains. Il est temps que vous donniez du balai dans cette poussière. Que vous déposiez votre lourde Jocaste et lâchiez les maillets de Pygmalion. Vous êtes chez moi.
— Je pourrais tourner et tourner longtemps encore comme ce chien fou qui cherche à mordre sa queue.
— Allons, allons !

Voilà. J’ai rangé. Je vous ai écouté. Me suis assis sur le bord de votre divan. Mains et pieds joints. Comme j’ai l’habitude, après les séances. Tête en avant. Mes paupières clignent. Les muscles de mon visage tirent à hue et à dia. Les ailes de mon nez battent, frémissent. Manque de contrôle sur soi. Tic à la jointure des épaules.
J’étais assis. Je vous écoutais et je parlais. Mangeais mes ongles jusqu’au sang. Et m’étonnais encore de votre intérêt. Vous écoutant aussi redire qu’il fallait que je parte.
Partir. Qu’est-ce que cela veut dire ? Dans la bouche d’un vieux monsieur. Dans la bouche d’un jeune homme. La mort était devant vous et vous faisiez semblant de ne pas la voir. La vie était devant moi et j’appelais la mort. Dupes tous les deux. Avec des sursauts de bonne foi. Et nous n’avions pas tort puisque, comme la vie, la mort se fait tous les jours, sans scandale.
Il est évident que vous ne redoutiez réellement ni l’une ni l’autre. Cruel seulement par votre sourire en coin, calme et taquin, comme si vous disiez : sauras-tu en faire autant ? Calme et fort, roulé dans votre couverture, vous vous laissez imbiber d’air salé. Votre esprit cavale et ne cherche plus à se poser.
Pourtant, je tends encore vers vous les mains. Pour refaire un peu de ce chemin parcouru. Remonter le temps. Parler de vous. De moi, à partir de vous. Puisque vous m’avez désigné. Dépositaire ? Ai-je vraiment accepté ? Votre pas s’éloigne. Votre voix. Votre corps déjà au centre de la terre.